Monde en Question

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La démocratie – Histoire d’une idéologie


Au XXe et au XXIe siècle, les puissances occidentales ont substitué les bombes de la démocratie au sabre du christianisme. Hier, on s’acharnait à convertir les « sauvages » aux lumières de la civilisation chrétienne et aujourd’hui à celles de la démocratie. Les conversions se font toujours l’arme au poing, mais pilotée aujourd’hui à très longue distance…

Tout le monde se réclame de la démocratie, mais sans préciser de quoi l’on parle. Or, l’histoire de la démocratie, telle qu’on nous la raconte, est une imposture basée sur une falsification de l’histoire :

Il est d’usage dans l’opinion commune de considérer que la démocratie est une invention grecque. On a pu mesurer l’influence de cette thèse approximative lors de l’élaboration du projet de préambule à la Constitution européenne (rendu public le 28 mai 2003). Les personnalités qui, au terme de longues manœuvres politiciennes ont mis au point ce texte – et, parmi les plus influentes d’entre elles, l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing – ont cru bon de frapper la Constitution naissante au coin du classicisme grec en ouvrant le préambule par une citation extraite de l’oraison funèbre que Thucydide attribue à Périclès (430 av. J.C.) : « Notre Constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du peuple tout entier. »
Cette version n’est rien d’autre qu’une falsification des propos que Thucydide prête à Périclès. Aussi apparaît-il fondamental de chercher à connaître la raison d’une telle « bassesse » philologique.
Voici ce que dit Périclès dans la longue et complexe harangue que lui attribue Thucydide : « Notre régime politique [il est, bien entendu, anachronique et erroné de traduire politeia par « Constitution »] a pour nom démocratie parce que, dans l’administration [oikein], les choses dépendent non pas du petit nombre mais de la majorité. »

Luciano CANFORA, La démocratie – Histoire d’une idéologie, Seuil, 2006 p.21 et 22 [Le Monde diplomatiqueObouloPolitique et Sociétés].

Voici un livre qui ne manquera pas de soulever des controverses. La Grèce, dit-on, a inventé la démocratie. Lieu commun, répond Luciano Canfora, et qui ignore totalement le fait qu’aucun auteur athénien ne célèbre la démocratie… Dès lors, le lecteur est guidé dans un parcours de l’histoire européenne qui, de l’Antiquité à l’ère des révolutions, de la Troisième République à la révolution russe, à l’ère du fascisme à la chute du mur de Berlin, ne cesse d’interroger la démocratie, ses masques et ses dérives : le suffrage universel est-il aussi démocratique qu’on le croit ? Qui détient vraiment le pouvoir dans les démocraties ? Enfin, à l’ère des médias, n’est-il pas temps d’inventer une nouvelle forme de démocratie ?

Le mérite de ce livre est de montrer que le suffrage universel (acquis seulement en 1946 en France) fut le résultat de luttes de classes pour l’imposer aux possédants qui n’en voulaient pas (« c’est déjà le communisme » disaient-ils) ; de montrer aussi que les possédants surent rapidement le domestiquer (grâce à la collaboration des socialistes) pour garder le pouvoir. Le suffrage universel est un hochet qui masque la nature du pouvoir… objet du dernier livre de Luciano Canfora.

11/04/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Luciano CANFORA, La démocratie comme violence, Desjonquères, 1989.

« Bien que l’égalité, dans son degré le plus extrême, se confonde avec la liberté », dans la réalité – disait Tocqueville – « le goût que les hommes ont pour la liberté et celui qu’ils ressentent pour l’égalité sont deux choses inégales » ; « la liberté donne, de temps en temps, à un certain nombre de citoyens de sublimes plaisirs; l’égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à chaque homme ».
C’est justement le tableau que l’auteur anonyme de la « Constitution d’Athènes » a esquissé à propos de la cité démocratique par excellence, Athènes. Là, à son avis, les jouissances de l’égalité ont tué, grâce à la démocratie, le plaisir sublime de la liberté.
S’appuyant sur une relecture de ce texte, Luciano Canfora déroule le fil conducteur qui relie les républiques antiques aux démocraties modernes et constate l’antinomie toujours renaissante entre élan démocratique et désir de liberté.
Y a-t-il donc entre les deux idées dominantes de la pensée politique occidentale une opposition inconciliable ?

• Luciano CANFORA, L’imposture démocratique – Du procès de Socrate à l’élection de G.W. Bush, Flammarion, 2003 [ExtraitsA contresens].

Socrate condamné à mort par une courte majorité de trente voix ; George W. Bush élu président des États-Unis parce que l’on décide d’arrêter le décompte des suffrages qui l’aurait donné perdant : le triomphe absurde de la loi de la majorité dans un cas, sa négation dans l’autre… Que devient la démocratie lorsque le vote se négocie sur le marché politique ? Lorsque gouvernent des instances supranationales et non électives comme la Banque européenne et le Fonds monétaire international ? À rebours de la pensée unique et du « démocratiquement correct », Luciano Canfora livre une analyse sans concessions des démocraties occidentales et de leurs errements.

• Luciano CANFORA, L’œil de Zeus – Écriture et réécritures de l’Histoire, Desjonquères, 2006 [Fabula].

À la lumière de l’expérience de l’édition en cinq langues de son essai « La Démocratie, histoire d’une idéologie », Luciano Canfora soulève une question essentielle : l’usage de l’Histoire et sa réécriture en fonction du présent, surtout lorsqu’il s’agit de sujets sensibles comme le stalinisme ou le nazisme.

• Luciano CANFORA, Exporter la liberté – Echec d’un mythe, Desjonquères, 2008 [FabulaLes Lettres FrançaisesPaperblog].

«La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique», dit Robespierre, «est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme ennemis.»
Depuis toujours, les gouvernements ont masqué sous des motifs vertueux les vraies raisons qui les faisaient entrer en guerre.
À partir d’exemples empruntés de l’Antiquité à nos jours, Luciano Canfora dénonce cette «perversion morale, culturelle et politique» qui permet à un État de poursuivre une politique d’hégémonie tout en se drapant du titre de défenseur de la liberté.

• Luciano CANFORA, La nature du pouvoir, Belles Lettres, 2010 [FabulaLe MondeLe nouvel Economiste].

« La belle mécanique n’a pas fonctionné comme prévu. Le suffrage universel, finalement conquis (plus ou moins tard selon les pays et en Italie presqu’en dernier), a déçu trop souvent ceux qui s’étaient battus pour lui et n’a pas produit les effets espérés. Au contraire, les urnes ont servi à légitimer des équilibres, des classes, un personnel politique presque immuable – et peu importe si ce dernier est diversifié et divisé. Et si le vrai pouvoir était ailleurs ? C’est ce dont il sera question, cher lecteur, dans les pages qui suivent ». Canfora insinue bien plus que de vagues soupçons sur les déguisements du pouvoir : cette domination de quelques-uns – elle n’est d’un seul qu’en apparence – qui ne peut cependant se maintenir qu’à condition de s’assurer un large consensus. Tout en restant, bien entendu, au sens plein de ce mot, une domination.

• Le point d’implosion de l’idéologie démocratiste, Le Brise-Glace 1989-2009.
• Virginie MESGUICH, Luciano Canfora : une vision contestataire de la notion de démocratie, Séminaire « Sécurité, normativités et mondialisation 2007-2008 », 13/03/2008.
• Luciano CANFORA, Peut-on critiquer la démocratie ?, Séminaire « Marx au XXIe siècle », 15/11/2008.
• Jean-Louis PRAT, Quelle démocratie ?, Revue du Mauss, 18/11/2010.
• Démocratie, Encyclopédie de L’Agora.

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