Monde en Question

Analyse de l'actualité économique, politique et sociale dans le monde

Archives de Tag: PCF

Le communisme désarmé


 

Le communisme a autant été désarmé par ses adversaires socialistes et de droite, dans un contexte d’offensive néolibérale, qu’il s’est désarmé lui-même en abandonnant l’ambition de représenter prioritairement les classes populaires.

Analyse du déclin d’un parti qui avait produit une élite politique ouvrière, ce livre propose une réflexion sur la construction d’un outil de lutte collectif contre l’exclusion politique des classes populaires. Cette revisite de l’histoire récente du PCF relève d’un enjeu majeur pour une gauche de plus en plus coupée des groupes populaires.

S’appuyant sur une enquête de terrain et des archives internes, l’auteur montre comment, au-delà des transformations des milieux ouvriers, les classes populaires sont marginalisées au sein du PCF. En traquant toute divergence interne et en changeant continuellement de ligne, l’appareil central provoque des départs massifs de militants. Prêter attention à ce qui se passe à « la base » rend compte des transformations des manières de militer dans un contexte de fragilisation du mouvement ouvrier.

Julian MISCHI, Le communisme désarmé – Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014 [ExtraitDissidencesLectures].

Lire aussi :
• Robert MICHELS, Les partis politiques – Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties [1912], Flammarion, 1914 et 1971 [Bibliothèque de l’école des chartesMultitudesTexte en ligne (anglais)].
Robert Michels, membre de la social-démocrate allemande et du parti socialiste italien dès le début du siècle, a très vite critiqué l’opportunisme et l’embourgeoisement du SPD [qui participera à l’Union sacrée d’août 1914] et mis ses espoirs dans le syndicalisme révolutionnaire, sans renoncer pour autant à mener le combat à l’intérieur de la IIe Internationale. Son désir de comprendre les causes de ce qu’il percevait comme une dégénérescence du mouvement socialiste l’a amené à tenter l’analyse scientifique de l’ossification administrative des « partis du prolétariat ».
• Claude LEFORT, Eléments d’une critique de la bureaucratie, Droz, 1971 – Tel Gallimard, 1979.
Cet ouvrage de Claude Lefort, recueil d’articles publiés notamment dans les Temps modernes et Socialisme ou Barbarie, est un document capital sur les premiers débats consacrés au totalitarisme soi-disant socialiste – avant la banalisation et la vulgarisation de ce thème par les « nouveaux philosophes » des années 1970.
Dossiers documentaires Politique, Monde en Question.

Médias copier-coller


Un Premier Ministre qui prend ses distances avec le Président de la République à la veille d’un remaniement ministériel est une figure classique de la politique, mais les médias dominants, experts en amnésie, en font un événement.

Les médias dominants, pratiquant allègrement le copier-coller, titrent Fillon : « Sarkozy n’est pas son mentor » pour unanimement nous faire croire que François Fillon serait le premier opposant à Nicolas Sarkozy.

Son avenir passe-t-il par un parachutage à Paris pour briguer en 2014 la succession de Bertrand Delanoë ? Ou bien vise-t-il déjà la présidentielle de 2017 ?
Le Figaro

Il faut dire que les débris de la gauche, qui n’ont pas de politique alternative, encouragent cette absence d’analyse qui passe pour une analyse.

25/09/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Brèves du 22/04/2010


Débat politique

• 18/04/2010, Jean Bricmont : « La gauche morale est devenue le substitut de la religion », Montpellier journal.

Jean Bricmont était à Montpellier le 8 avril à l’invitation des Amis du Monde diplomatique. L’intellectuel belge, proche de Noam Chomsky, a brossé un «panorama idéologique de l’histoire de la gauche et du socialisme». Il a fustigé «la gauche des valeurs».

À partir du moment où des individus possèdent les moyens de production, ils peuvent dicter aux gens qui n’ont à vendre que leur force de travail, leurs conditions de vie, d’habitat, etc. qui fait que la réalisation de l’individu, dans ses aspirations personnelles, devient de facto impossible même si, en principe, les droits de l’homme existent, il y a la démocratie, etc. De plus, le processus démocratique est intrinsèquement perverti par cette concentration entre quelques mains des moyens de production puisqu’ils peuvent acheter les députés, faire pression sur les parlements, sur les gouvernements en disant (ça c’est la version moderne) : «Si vous n’êtes pas gentils avec nous, on délocalise.» De plus, j’anticipe mais au XXe siècle, la concentration entre quelques mains des médias fait que même l’information, la liberté de discussion et de débat qui étaient les conquêtes du libéralisme classique, sont perverties. Alors que de ces processus de discussion libre devraient émerger les solutions d’un point de vue libéral.

L’erreur des communistes occidentaux n’est pas qu’ils ont commis le crime de soutenir l’horrible Staline mais qu’ils ont détruit, d’une certaine façon, l’idée du socialisme ici en identifiant les aspirations du socialisme avec ce qu’il se passait en Union soviétique. […] En particulier ça a renforcé l’idée que le socialisme, c’est l’étatisme. Alors que c’est la socialisation.

Un autre problème qui se posait au socialisme, c’est qu’il y a un impensé du socialisme du XIXe siècle – et ça, c’est leur erreur : c’est le colonialisme et l’impérialisme. Je ne crois pas que l’occident soit purement un produit de l’exploitation coloniale.
Commentaires : Je pense au contraire que le capitalisme européen est fondé sur l’exploitation coloniale.

Sur le plan intérieur, l’idée de socialisme, de socialisation des moyens de production, a été remplacée, dans le discours, par les Droits de l’homme. Si vous écoutez la gauche, elle est toujours pour les Droits de l’homme, contre les discriminations,… Mais, si vous parlez de la gestion et du contrôle de l’économie, elle ne vous dit rien.

On a fait un retour en arrière gigantesque : avant 1845, avant les premières critiques que Marx faisait, dans l’idéologie allemande, à ce qui était la gauche morale de son temps. C’est Marx et les autres qui ont dit : «Le problème ce n’est pas la morale, les idées, la dialectique hégélienne, la religion. Ce n’est pas de ça dont il faut parler. C’est des structures sociales. Si vous voulez changer les choses, vous devez vous attaquer aux structures sociales.»

On a abandonné la démocratie. Un des résultats c’est la dépolitisation. […] Les gens ne votent plus. […] Vous n’avez pas d’autre politique possible. Si vous veniez avec un programme commun de gouvernement comme en 78 ou 81, l’Europe ne l’accepterait pas. Ça entrerait en contradiction avec toutes les règles de libre-échange de l’Europe. Et vous ne pouvez pas l’imaginer. Et si vous ne pouvez pas l’imaginer, de quoi discute-t-on ? Ah ! De la burqa. Eh oui ! On trouve ça ridicule de discuter de la burqa mais qui a créé ce problème si ce n’est la gauche morale qui a remplacé le discours sur les structures sociales par un discours sur les valeurs ? À partir du moment où on a porté le discours sur les valeurs, on se ramasse dans la gueule, le discours sur les valeurs de droite. […] Et on est coincé, coincé, coincé.

Afghanistan

• 09/04/2010, MARGOLIS Eric, Karzai, la marionnette qui a coupé ses fils, ContreInfo.

Le Président Hamid Karzaï s’oppose de plus en plus ouvertement à Washington, qui non seulement refuse mais entrave le dialogue de réconciliation nationale entamé par Kaboul avec les talibans et le Mollah Omar, note le journaliste Eric Margolis, fin connaisseur de la région. Cette querelle reflète selon lui une divergence fondamentale d’intérêts : les afghans, épuisés par trente ans de conflits qui ont ravagé le pays, aspirent à la paix et savent qu’elle ne peut être obtenue sans redonner leur place aux Pashtounes, alors que la coalition emmenée par les USA tient avant tout à s’assurer un contrôle stratégique sur une région riche de ressources. En arrière plan, les puissances régionales ont pleinement conscience des opportunités que leur offrirait un Afghanistan redevenu indépendant. Le conflit afghan est emblématique de l’impasse et de l’inefficacité d’une vision géostratégique bâtie sur la domination militaire. En choisissant la confrontation, l’occident non seulement inquiète mais il expose aussi ses faiblesses et compromet son avenir. Par la confrontation armée, il s’aliène tous les peuples du monde qui voient jour après jour les civils innocents mourir sous les balles et les bombes de ceux qui se prétendent pourtant les dépositaires de la plus haute exigence morale et revendiquent le privilège de dire le droit. En inquiétant, il incite les dirigeants à rechercher la protection de l’arme nucléaire, comme c’est le cas en Iran, pour éviter à leur peuple le destin terrible de l’Irak, où l’invasion occidentale – qui a très sûrement provoqué plus de morts et de souffrances que le régime pourtant honni de Saddam Hussein – est un crime qui restera de toute évidence impuni. En ne parvenant pas à imposer sa loi, il révèle à tous son destin d’empire sur le déclin dont l’heure de toute puissance est vouée à « disparaitre des pages du temps », pour reprendre une formule célèbre mais si souvent déformée. Tous ensembles, ces facteurs concourent au résultat inverse des objectifs affichés : on assiste à une aggravation des tensions régionales, une dissémination des armements et à une accélération des processus de recomposition dans les relations internationales, les nations émergentes cherchant à se protéger et à s’éloigner d’un centre, affaibli certes, mais qui reste un facteur de désordre et non de stabilisation. Enfin, ce faisant, il se prive de ce qui serait sa capacité d’influence sur les affaires du monde la plus inspirante : une coopération pacifiée entre pairs, qui donnerait, elle, quelques raisons de partager les idéaux des lumières, dont, piètres héritiers, nous offrons aujourd’hui une détestable caricature.

La justice sociale face au marché


Le désastre social et humain, provoqué par le tournant de la rigueur de la gauche socialiste et communiste en 1982-1983, est comparable à celui provoqué par l’Union sacrée en août 1914 quand l’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauches se rallièrent à la politique national-militariste du gouvernement Poincaré. Aujourd’hui, la gauche pleurniche sur la politique anti-sociale de Nicolas Sarkozy alors qu’il poursuit celle que le Parti socialiste et le Parti communiste ont inaugurée.

La lecture du dernier ouvrage d’Alain SUPIOT s’impose pour comprendre l’histoire longue de la lutte entre le Capital et le Travail pour partager les bénéfices de la croissance. S’impose aussi la relecture de la Déclaration de Philadelphie de mai 1944 que la gauche a bafouée [1].

Face au marché total, face à la concurrence éfreinée des firmes et des modèles juridiques, il est parfois difficile de faire sa part à la justice sociale. Le juriste et directeur de l’Institut des Etudes Avancées de Nantes, Alain Supiot, s’y essaye avec succès dans L’esprit de Philadelphie, son dernier livre. Quiconque cherche des remèdes au néo-libéralisme doit le lire.

Spécialiste du droit du travail, il dénigre la course au moins-disant social, avec une réelle profondeur historique. Il n’a pas oublié les séquelles laissées par la gestion industrielle des hommes. Les analogies qu’il établit entre la machine de guerre totalitaire et l’univers managérial ne sont pas de l’habillage. Sous Ernst Jünger, gît le capital humain, comme sous les pavés, la plage.

L’auteur ne cède pas cependant au fatalisme. Armé de la certitude selon laquelle on ne régule pas les marchés comme on régule son chauffage central, le problème est de les «réglementer», il se refuse à réduire l’homme à l’état de pure ressource économique. C’est donc à retrouver l’esprit de 1944, celui de la première Déclaration internationale des droits à vocation universelle qu’il s’emploie. Et nous donne ainsi les moyens d’endiguer la renaissance féodale en cours et la culture politique du «deal». Contre le Droit communautaire, et pas seulement lui, qui s’en retourne au beau temps de la suzeraineté, et augmente les liens de dépendance, il parvient à convertir les rapports de force en rapports de droit.

La Fabrique de l’humain – France CultureTélécharger
Transcriptions d’émissions de France Culture, Fabrique de sens

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Lire aussi :
SUPIOT Alain, L’esprit de Philadelphie – La justice sociale face au marché total, Seuil, 2010 [Texte en ligne].

Après des décennies de globalisation financière, il est urgent de redécouvrir les principes de dignité et de justice sociale proclamés au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Les propagandes visant à faire passer le cours pris par la globalisation économique pour un fait de nature, s’imposant sans discussion possible à l’humanité entière, semblent avoir recouvert jusqu’au souvenir des leçons sociales qui avaient été tirées de l’expérience des deux guerres mondiales. La foi dans l’infaillibilité des marchés a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la production et la répartition des richesses à l’échelle du monde, condamnant à la paupérisation, la migration, l’exclusion ou la violence la foule immense des perdants du nouvel ordre économique mondial. La faillite actuelle de ce système incite à remettre à jour l’œuvre normative de la fin de la guerre, que la dogmatique ultralibérale s’est employée à faire disparaître. Ce livre invite à renouer avec l’esprit de la Déclaration de Philadelphie de 1944, pour dissiper le mirage du Marché total et tracer les voies nouvelles de la Justice sociale.

Lire aussi :
22/02/2000, SUPIOT Alain, La contractualisation de la société, Canal-U
2003, BRONZINI Giuseppe, L’Europe des droits après la Convention, Multitudes n°14
30/01/2008, SUPIOT Alain, L’Europe gagnée par « l’économie communiste de marché », Revue du Mauss
02/02/2008, Alain Supiot : « Voilà l' »économie communiste de marché » » – Une critique accablante de l’Union européenne par un Européen spécialiste du Droit du travail, Blog luckyLe Grand Soir
28/11/2008, Anéantir le droit du travail, Monde en Question
Janvier 2009, Entretien avec Alain Supiot, Place publique n°13
Janvier 2010, FŒSSEL Michaël et MONGIN Olivier, Nos aveuglements face au réel, Esprit
Alain SUPIOT : Institut des Etudes Avancées de Nantes – PUFUniversité de Nantes
Dossier documentaire & Bibliographie Économie sociale, Monde en Question.


[1] LEE Eddy, Déclaration de Philadelphie : rétrospective et prospective [BooksGoogle] in THWAITES James Douglas (sous la direction de), La mondialisation – Origines, développements et effets, Presses Université Laval, 2004 [BooksGoogle].
THWAITES James Douglas :
Presses de l’Université Laval
Université Laval

Tournant de la rigueur


S’il est toujours vain de commenter un événement fabriqué pour les médias dominants comme cette campagne marketing destinée à vendre le dernier livre de Lionel Jospin, il est par contre utile de profiter de l’occasion pour remettre en perspective l’échec des partis de gauche depuis 27 ans…

Le « tournant de la rigueur », discuté en coulisse courant 1982 et annoncé publiquement en mars 1983, fut soutenu sans états d’âme par le Parti socialiste et le Parti communiste.
Ni les quatre ministres communistes (Charles Fiterman, Anicet Le Pors, Jack Ralite, Marcel Rigout) ni le PCF ne protestèrent. Le PS, dirigé par Lionel Jospin, devint le relais discipliné des décisions gouvernementales vers l’opinion.
Seul Jean-Pierre Chevènement ouvrit sa gueule à la Convention Nationale du PS le 29 mai 1983 avant de dériver vers la nationalisme.

Par cette décision, qui intervint quelques jours après la défaite électorale aux élections municipales des 6 et 13 mars 1983, le Parti socialiste et le Parti communiste abandonnèrent du jour au lendemain leurs promesses électorales de «changer la vie» pour se convertir au néolibéralisme.
Le « tournant de la rigueur » de 1983 entraîna logiquement les défaites de 2002, de 2007… de 2012.

Pour comprendre ce tournant historique qui n’est pas clôt, je vous invite à consulter le dossier documentaire Tournant de la rigueur et à l’enrichir en postant des liens vers d’autres documents.

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Le PCF et la question algérienne


Le 15 février 1958, la Fédération de France du FLN publiait un document intitulé Le PCF et la Révolution algérienne. On y trouvait une très violente dénonciation de la politique algérienne du Parti communiste français, accusé de n’avoir pas eu le comportement conforme aux principes dont il se réclame : internationalisme et soutien inconditionnel de la lutte anti-impérialiste des peuples coloniaux. Citant les textes officiels du Parti, la Fédération de France du FLN faisait observer qu’en 1956 encore – c’est-à-dire deux ans après le déclenchement de l’insurrection nationale en Algérie – le PC continuait à demander le maintien de l’Algérie dans l’Union française et se prononçait contre l’union de l’Algérie avec la Tunisie et le Maroc indépendants au sein d’un Maghreb arabe [1]. Le PC prenait ainsi, dans les faits, position contre le mot d’ordre au nom duquel le mouvement national algérien avait engagé la lutte armée contre le système colonial français : l’indépendance.

Quelles pouvaient être les raisons d’une attitude si ouvertement contraire aux principes léninistes dont se réclame le Parti ? Suivant le FLN, il s’agirait, non pas tant d’une absence de fermeté idéologique, de cet esprit d’opportunisme et de recul qui fait céder à la pression de l’adversaire, mais bien plutôt d’une ligne politique délibérée, appliquée, dès la Libération, de façon conséquente : l’ennemi principal étant l’impérialisme américain, le PC se donnait comme objectif stratégique essentiel de rassembler contre cet impérialisme tous ceux qui, suivant la formule du secrétaire général du parti, n’acceptaient pas de voir la France « réduite au rang de puissance secondaire » [2] ; il cherchait à réaliser un large front anti-américain englobant tous les Français, des divers partis, « toutes les couches patriotes de la nation qui veulent reconquérir l’indépendance et la souveraineté nationales » [3].
Dans cette perspective, la révolte des peuples coloniaux opprimés par la France et leur tentative de libération devaient être considérées par la direction du PC avec une certaine réserve, pour ne pas dire avec une certaine méfiance. En effet, elles ouvraient un nouveau champ d’action aux entreprises de l’impérialisme américain ; elles ruinaient d’autre part toute la stratégie du PC en faisant éclater cette alliance systématiquement recherchée avec les éléments nationalistes de la bourgeoisie française pour qui la lutte aux côtés des communistes pour une politique plus indépendante à l’égard des États-Unis signifiait d’abord et avant tout, comme il est apparu dans la bataille contre la CED (Communauté européenne de défense) [4], la défense de l’empire colonial français contre une éventuelle mainmise américaine.
Ainsi, au moment même où s’amorçait la crise dans tout l’Empire français, dernier empire colonial de type traditionnel, alors que la France s’engageait dans une chaîne ininterrompue d’actions répressives et de guerres coloniales, le parti le plus représentatif de la classe ouvrière française aurait choisi pour axe central de sa lutte, non le combat contre son propre impérialisme, mais la bataille contre un impérialisme étranger menaçant les « intérêts nationaux » du pays. La logique de cette stratégie, accordant toujours à ce qui pouvait renforcer l’indépendance française à l’égard des États-Unis la priorité absolue sur la lutte des colonies pour l’indépendance à l’égard de la France, aurait conduit le PC, dans l’affaire algérienne, sur des positions finalement plus proches de celles de la bourgeoisie française que de celles du peuple algérien en guerre pour la reconnaissance de son droit à l’existence nationale. « Le caractère premier de l’attitude du PCF quant à la question coloniale, affirmait le document de la Fédération de France du FLN, est de clamer que l’intérêt des peuples opprimés est de rester unis à la métropole. » « Le droit au divorce n’entraîne pas l’obligation de divorcer », écrit M. Thorez qui conclut à la nécessité de l’union. Cette manière de voir traduit la sous-estimation, sinon le mépris des mouvements de libération dans les colonies, et l’intention de faire d’eux une force d’appoint des mouvements français.
Avant-guerre l’union était nécessaire en Afrique du Nord à cause des « prétentions franquistes ou italiennes ». Aujourd’hui elle l’est à cause des « prétentions de l’impérialisme américain ». En 1945, en Syrie et au Liban, c’était l’impérialisme anglo-saxon qui justifiait les critiques contre le mouvement de libération. Si les contradictions entre l’impérialisme français et ses prétendus concurrents se résolvent toujours par la supériorité pour les peuples coloniaux de l’impérialisme français, alors le droit au divorce disparaît car ces contradictions ne disparaîtront qu’avec l’impérialisme colonisateur. Cela revient en fait à refuser aux colonies le droit à la séparation, donc à l’autodétermination. » Le texte ajoutait : « Cette orientation dont l’aspect chauvin et cocardier n’échappe à personne fait appel à des notions équivoques et confuses telles que « grandeur française, intérêts légitimes de la France ». »
Et la Fédération de France du FLN concluait que « le décalage entre les principes théoriques dont prétend s’inspirer le PC et son comportement réel dans l’affaire algérienne, vient de ce que le PCF assume purement et simplement la politique des blocs. Le PCF n’hésite pas et n’a jamais hésité à se transformer en force d’appoint des milieux colonialistes ou néocolonialistes quand ils sont d’accord avec lui pour un regroupement parlementaire sur certains objectifs de politique extérieure ».

Quelle est la portée de ces accusations lancées par les représentants de la révolution algérienne contre les représentants du prolétariat révolutionnaire français ? Expriment-elles seulement cette défiance à l’égard des colonisateurs que fait naître chez les colonisés une oppression séculaire, et qui, de façon bien compréhensible, finit, comme le note Lénine [5], par s’étendre à la nation colonisatrice tout entière, y compris son prolétariat ? Trouvent-elles au contraire leur fondement dans les insuffisances ou les fautes réelles du PCF ? Il n’est pas possible à un communiste de ne pas affronter clairement ce problème qui, par-delà la France, intéresse tout l’avenir du mouvement ouvrier dans ses rapports avec le mouvement d’émancipation des peuples coloniaux.

Le document FLN

Le document du FLN prétend, selon ses propres termes, apporter « plus une mise au point qu’une critique négative ou passionnelle du PCF ». À cet égard, il appelle certaines remarques préalables. S’il est bien exact qu’en 1956 encore le PC restait attaché à la formule d’une « véritable union française », à la date où le texte du FLN a été publié (février 1958) le Parti avait renoncé à ce mot d’ordre. Depuis 1957, il se prononçait clairement pour le droit à l’indépendance de l’Algérie ; en avril de la même année, par la bouche de son secrétaire général, il avait enfin abandonné la définition de l’Algérie comme « nation en formation », lancée par Maurice Thorez en 1939, formule qui n’a jamais sans doute exactement correspondu à la réalité algérienne [6], mais qui, avec les progrès de l’idée d’indépendance dans les masses musulmanes après la guerre, s’en éloignait chaque jour davantage, et avait pris, dès avant 1954, une signification ouvertement démobilisatrice [7]. À partir d’avril 1957, la formule « nation en formation », que le Parti, quelques semaines auparavant, affirmait encore valable pour le présent et pour l’avenir, était rejetée et remplacée par l’expression « nation forgée dans les combats » qui, contrairement à la première, justifiait le droit de l’Algérie à l’état de nation indépendante. Certes, ces rectifications de la politique algérienne du Parti n’ont pas été explicitées ; elles ne se sont pas appuyées sur une réflexion critique à l’égard du passé. La reconnaissance et la dénonciation des erreurs commises étaient sans doute la condition nécessaire pour que la nouvelle orientation pût offrir à la fois les garanties de sérieux sur le plan théorique et d’efficacité sur le plan de l’action. Cependant, la Fédération de France du FLN ne pouvait ignorer ces changements. Son document aurait gagné à ne pas les passer sous silence et à en tenir compte dans l’expression de ses critiques.

Est-ce à dire que les communistes français doivent, comme Léon Feix, proclamer, face aux griefs du FLN : « Nous ne nous sentons pas coupables », et mettre en cause les préjugés politiques ou religieux, l’orientation nationaliste des chefs de l’insurrection algérienne ? Ce serait accepter les affirmations du même Léon Feix qui, justifiant toute la politique algérienne du Parti depuis la Libération, écrit que celui-ci s’est battu sur les positions marxistes-léninistes, qu’il n’a jamais dévié de cette ligne juste, jamais glissé sur des positions chauvines, jamais considéré « l’indépendance de l’Algérie comme inévitable plutôt que comme souhaitable » [8]. Ces affirmations sont en contradiction flagrante avec les faits. Si le Parti a tant tardé à reconnaître de façon explicite le droit de l’Algérie à l’indépendance, s’il s’est si longtemps accroché à des formules qui impliquaient la négation ou la limitation de ce droit, c’est que pendant une longue période il avait été en réalité hostile à l’indépendance de l’Algérie et s’était trouvé sur ce point en conflit avec les mouvements nationalistes algériens. Si, comme nous allons le voir, il s’est montré pour le moins réservé à l’égard de l’insurrection de 1954, c’est qu’elle était orientée dans le sens d’une indépendance qui s’opposait aux solutions qu’il souhaitait alors. Au reste, ces désaccords avec le mouvement national algérien et le refus d’envisager une solution d’indépendance s’exprimaient ouvertement dans la littérature du Parti. Rappelons l’article de Léon Feix, précisément, dans les Cahiers du communisme de septembre 1947. L’indépendance de l’Algérie n’y est pas considérée comme souhaitable, ni même comme inévitable : elle est présentée comme une solution fausse, une thèse condamnable, que les communistes doivent rejeter : « La thèse de l’indépendance immédiate de l’Algérie, préconisée par le Parti du Peuple algérien (PPA) conduirait aux pires déboires. La situation actuelle de l’Algérie, pays colonial dont l’économie a été volontairement maintenue dans un état arriéré, le ferait passer immédiatement sous la coupe des trusts américains. » Et plus loin : « Les communistes ne sauraient soutenir la fraction du mouvement national algérien qui préconise pour ce pays l’indépendance immédiate, car cette revendication ne sert pas les intérêts de l’Algérie et de la France. »

La façon dont cette orientation « théorique » se traduisait dans le comportement politique du Parti explique sans doute les raisons profondes de la défiance des nationalistes algériens à l’égard du PCF. Pour le montrer, nous rappellerons ce que fut l’attitude du Parti lors des événements de mai-juin 1945, qui firent dans le Constantinois 30 000 à 40 000 morts musulmans. C’est au cours de cette période que le Parti communiste algérien, dans son Essai sur la Nation algérienne, fait naître la prise de conscience nationale définitive du peuple algérien. Il écrit : « Après le débarquement des troupes alliées en 1942, l’essor du mouvement national s’est concrétisé en particulier par l’immense mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML). Les épreuves communes de mai-juin 1945 ont renforcé la cohésion nationale des Algériens. » Et un peu plus loin il note que les massacres de 1945 dans le Constantinois, en consacrant pour les masses l’impossibilité de faire foi désormais aux promesses de la France, ont achevé de faire de l’Algérie une nation consciente d’elle-même. Telle est l’appréciation que porte aujourd’hui sur ces événements le Parti communiste algérien. Voyons ce que fut alors, en face d’eux, le comportement du PCF. Prenons la collection de L’Humanité de mai 1945. On est en pleine euphorie de la victoire.

Pour les Français, la victoire sur le nazisme signifiait la libération du territoire, les libertés retrouvées, d’importantes conquêtes sociales, un gouvernement où siégeaient des représentants de la classe ouvrière. Pour les musulmans d’Algérie, dans un état de misère et de famine épouvantables, elle allait représenter tout autre chose. Une page de l’histoire était tournée ; une autre commençait, où devait s’écrire la grande lutte des peuples coloniaux pour leur liberté. Le 12 mai, L’Humanité annonce des troubles en Algérie, spécialement à Sétif ; elle signale « le rôle de quelques éléments provocateurs au sein de la population algérienne […] ; la population affamée a été poussée à des violences par des provocateurs bien connus de l’administration. » Le 13, un communiqué du gouverneur général de l’Algérie met en cause « des éléments d’inspiration et de méthodes hitlériennes ». Regrettant que toute la responsabilité soit rejetée sur les musulmans, l’organe central du PC commente : « Qu’il y ait, parmi eux, quelques hitlériens, c’est d’autant plus évident que le chef pseudo-nationaliste Bourguiba était en Allemagne au moment de la capitulation hitlérienne et vient d’arriver dans un pays d’Afrique du Nord. » Le 15, L’Humanité réitère : « Les agents provocateurs sont parfaitement connus de l’administration algérienne » Le 16, une note du ministère de l’Intérieur, reproduite dans la presse, rejette la responsabilité des événements sur le PPA et sur l’AML. L’Humanité commente : « Le communiqué accuse les Amis du Manifeste d’avoir poussé à la révolte. En supposant qu’il y ait du vrai dans cette affirmation, pourquoi donc le gouvernement général a-t-il autorisé la parution du journal de cette organisation (Égalité) dont nous possédons le numéro du 4 mai ? Le directeur des affaires indigènes tient donc à ce qu’on fasse appel à la révolte. » Le 19 mai, L’Humanité prend la défense des musulmans, du moins de ceux des campagnes, en ces termes : « Les musulmans des campagnes […] n’ont pas pris la moindre part aux agissements d’une poignée de tueurs à gages dont les chefs sont connus comme mouchards. » Et elle indique la solution : « Ce qu’il faut, c’est punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux événements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment essayé de tromper les masses musulmanes, faisant ainsi le jeu des 100 seigneurs dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. » Le 20 mai, le comité central du PCF, réuni en session extraordinaire, s’adresse au Parti communiste algérien. Selon lui, les événements montrent que « les provocations des 100 seigneurs de la terre, des mines et de la banque, disposant d’agents directs ou inconscients dans certains milieux musulmans qui se prétendent nationalistes, ont pu être déjouées partout où le PC algérien possède des organisations puissantes. Le PC algérien remplit ainsi sa grande tâche de rassembler les populations algériennes sans distinction de race ni de religion dans la lutte contre les traîtres et les diviseurs et dans une alliance étroite avec le peuple de France contre l’ennemi commun, le fascisme. »

Le 29 mai, L’Humanité signale l’assassinat par la police du camarade Ladjali Mohamed Saïd secrétaire de la section communiste de la Casbah d’Alger. Elle ajoute que, ce camarade « ayant été trouvé porteur de documents importants des Amis du Manifeste, organisation pseudo-nationaliste dont les tueurs ont participé aux événements de Sétif et d’ailleurs », il ne peut s’agir que d’une pure provocation.

Le 31 mai, sous le titre « Arrestations en Afrique du Nord », elle écrit : « On apprend l’arrestation après les événements du département de Constantine, de Ferhat Abbas, conseiller général, président du comité des Amis du Manifeste. Une mesure identique a été prise à l’égard du Dr Saadane, membre du comité directeur de la même organisation. Il est bien que des mesures soient prises contre des dirigeants de cette association pseudo-nationaliste dont les membres ont participé aux tragiques incidents de Sétif. Mais il reste beaucoup à faire. »

Syrie et Liban

À la même date, en première page, L’Humanité annonçait d’autres troubles, en un autre point de l’empire colonial français : à Damas. Là, les événements allaient, quelques jours plus tard, conduire à l’indépendance de la Syrie et du Liban. Quelle interprétation l’organe central du Parti communiste donnait-il des premiers craquements ébranlant les bases du colonialisme français dans le Proche-Orient ? Rapportant les dépêches d’agence signalant que, le mardi 29 mai 1945, la gendarmerie syrienne et la population avaient attaqué la garnison française, L’Humanité proposait à la classe ouvrière française l’explication suivante : « Des informations concordantes émanant de diverses sources permettent d’affirmer que des éléments doriotistes agissant dans divers milieux et de divers côtés ont joué un rôle particulièrement important dans ces regrettables événements. » Est-ce pour ce type d’analyse que Léon Feix revendique le mérite de la fidélité au marxisme-léninisme ? La question peut être posée, car la direction du Parti ne fera pas preuve de beaucoup plus d’imagination, en 1954, devant le déclenchement de l’insurrection algérienne. […] Tout naturellement, L’Humanité se réfère pour en informer ses lecteurs aux événements de 1945. Sous le titre : « Graves événements en Algérie », et en énumérant les nombreuses actions armées qui montrent qu’il s’agit d’une insurrection militaire organisée, elle écrit : « On se souvient qu’en 1945 les provocations colonialistes aboutirent dans cette région à des massacres faisant plusieurs dizaines de milliers de victimes algériennes. » Le 3 novembre, elle reproduit une déclaration du Bureau politique du Parti communiste algérien demandant « la recherche d’une solution démocratique qui respecterait les intérêts de tous les habitants de l’Algérie sans distinction de race ni de religion et qui tiendrait compte des intérêts de la France ». Le même jour, le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj demandait, lui, pour les Algériens, « le droit à disposer d’eux-mêmes conformément à la Charte de l’ONU. » Le 5, la dissolution du MTLD est prononcée par le gouvernement. Le 9, L’Humanité publie une déclaration du PCF sur les événements d’Algérie : « En de telles circonstances, fidèle à l’enseignement de Lénine, le Parti communiste français, qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits. » On voit que, depuis la Libération, le Parti n’a pas manqué de continuité dans l’interprétation très particulière qu’il a donnée du léninisme dans les questions coloniales ! Mais il faut citer la suite. Le congrès d’Ivry ayant fixé la question déterminante pour toute la politique française jusqu’au congrès suivant, il fallait bien faire entrer l’insurrection algérienne dans le cadre préfabriqué des résolutions alors adoptées ; peut-être aussi avait-on l’espoir que la vertu des mots et des formules suffirait à préserver une alliance déjà condamnée avec ces éléments de la bourgeoisie nationaliste avec lesquels on avait lutté contre le réarmement allemand. La déclaration du Parti continue donc imperturbablement : « Les travailleurs s’opposeront d’autant plus vigoureusement à la politique férocement colonialiste pratiquée en Algérie et dans toute l’Afrique du Nord qu’elle est étroitement liée à la politique de réarmement du militarisme allemand. Elle tend à faciliter l’implantation de l’impérialisme germanique sur le sol africain […]. »

Tels sont quelques éléments du dossier concernant les critiques adressées par la Fédération de France du FLN au PCF. On jugera s’ils permettent aux dirigeants du Parti de considérer qu’ils ont la conscience tout à fait tranquille.

Jean-Pierre Vernant
1959
Vacarme
Lire aussi :
• Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.
• Bibliographie Racisme, Monde en Question.


[1] La même année, L. Feix écrit dans les Cahiers du communisme : « Certains dirigeants nationalistes préconisent la fusion des trois pays au sein d’un Maghreb arabe ou musulman, depuis le Maroc jusqu’au Pakistan […]. Il est naturel que les Algériens, les Tunisiens, les Marocains éprouvent les uns pour les autres des sentiments fraternels […]. Mais cela ne justifie pas une communauté politique contre laquelle jouent tant d’éléments historiques, géographiques, économiques et autres. Une autre voie est possible, ou mieux, encore possible, pour les peuples de l’Afrique du Nord : la voie de l’Union française. »
[2] L’Humanité, 18 février 1954. Tout l’article est dans le style suivant : « Les propos sur la prétendue impuissance française visent à affaiblir le sentiment national, la fierté nationale de notre peuple, à pervertir l’âme de nos jeunes gens dont on veut faire les esclaves dociles des milliardaires américains. » À ce jeu, ce n’est jamais Thorez, c’est de Gaulle qui gagne.
[3] « Thèses pour le XIle congrès », L’Humanité, 21 avril 1954.
[4] Les Soustelle, les Debré et autres gaullistes alors au pouvoir avec lesquels le Parti avait mené la campagne contre la CED ne cachaient pas les raisons de leur hostilité au projet d’armée européenne : seule une armée française autonome pouvait permettre d’intervenir librement en cas de troubles dans les colonies. L’Humanité du 18 février 1954 écrivait : « Il faut faire échec aux néfastes accords de Bonn et de Paris qui consacreraient la renaissance du militarisme allemand et la fin de l’armée nationale française. » C’est le second aspect qui intéressait d’abord les gaullistes.
[5] Lénine, Thèses sur les questions nationale et coloniale.
[6] Comme le montre le document du FLN, p. 6-8, et comme il ressort aussi, malgré les précautions de forme, de l’étude publiée par le Parti communiste algérien sous le titre Essai sur la Nation algérienne (juillet 1958).
[7] Le Parti communiste algérien situe entre les années 1942-1945 ce qu’il appelle la naissance de la nation algérienne. Cette naissance n’ayant été reconnue par le PCF, avec les conséquences qui en découlent, qu’en avril 1957, le Parti, qui prétend avoir toujours raison le premier et trop tôt, n’a donc eu que douze à quinze ans de retard sur la question qui devait se révéler déterminante pour toute la politique française.
[8] Réponse de Léon Feix à la résolution de la cellule Sorbonne-Lettres (voir infra, p 553-565 reprochant à la direction du Parti d’avoir marqué un très grave retard à porter ces problèmes devant les masses et considéré l’indépendance de l’Algérie comme inévitable plutôt que comme souhaitable. Léon Feix rejeta en bloc toutes ces critiques (France nouvelle, 22 janvier 1959).

Chacun est libre de porter tel vêtement que bon lui semble


Le 17 juin, à l’initiative du député communiste André Gerin, une cinquantaine de parlementaires demandent la création d’une commission d’enquête relative au port de la burqa sous prétexte que «il y en a de plus en plus, non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans le monde rural. Il faut sortir d’une sorte de silence des responsables politiques de ce pays». «La vision de ces femmes emprisonnées nous est déjà intolérable lorsqu’elle nous vient d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie saoudite… Elle est totalement inacceptable sur le sol de la République française» [1].
Le 24 juin, Un commando de nervis de la CGT «au crâne rasé» a délogé les travailleurs sans-papiers de la Bourse du travail à coups de bâtons et de gaz lacrymo sous prétexte de «mettre un terme à une occupation [de la Bourse du Travail] qui était devenue un squatt» [2].
Le lien entre ces deux affaires est le racisme colonial qui, de l’extrême droite à l’extrême gauche, gangrène la société française depuis presque deux siècles.

On retrouve la même coalition hétéroclite et les mêmes arguments dans l’affaire du voile et celle de la burqa. La coalition rassemble des membres de tous les partis et de toutes les organisations d’Arlette Laguiller à Jean-Marie Le Pen, mais pas la majorité de chaque camp. Les arguments, qui puisent dans les valeurs du politiquement correct : principes républicains, laïcité et libération de la femme, sont des habillages sémantiques du racisme ordinaire et du nouvel ordre moral.

Ceux qui sont prêts pas à interdire le port d’un vêtement (hier le voile, aujourd’hui la burqa et demain ?) au nom des principes républicains violent, sans peut-être le savoir, l’un des des principes républicains :

8 BRUMAIRE an 2 (29 octobre 1793)
Décret relatif aux vêtements des personnes des deux sexes (L. 16, 346 ; B. 36, 83.)

Art. 1er. Nulle personne de l’un et de l’autre sexe ne pourra contraindre aucun citoyen ni citoyenne à se vêtir d’une manière particulière sous peine d être considérée et traitée comme suspecte et poursuivie comme perturbateur du repos public. Chacun est libre de porter tel vêtement et ajustement de son sexe que bon lui semble.

Art. 2. La Convention nationale n’entend point déroger aux précédens décrets rendus sur le fait de la cocarde nationale, sur le costume des prêtres et sur les travestissemens ainsi qu’à tous autres décrets relatifs au même objet.

Art. 3. Le présent décret sera inséré dans le Bulletin du 9 brumaire.

Source : Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlemens avis du Conseil d’état

Ceux qui s’insurgent du port d’un vêtement par les musulmans au nom de la laïcité seraient bien inspirés de commencer par balayer devant leur porte en luttant contre le poids de la religion catholique dans les institutions publiques, dans l’enseignement et dans la vie quotidienne : le calendrier scolaire, par exemple, est fondé sur celui de l’Église catholique.

Il est affligeant de voir des militants, qui ont perdu la bataille de la création d’un grand service public de l’éducation, préférer la chasse aux musulmans à la lutte contre le financement de l’école privée confessionnelle.

Combien s’émeuvent du fait que des maires, comme celui de Paris, financent des associations catholiques qui font tant de bénéfices qu’elles les placent en bourse ? Le Canard enchaîné dénonce régulièrement l’aide massive à l’école privée catholique aux dépends de l’école publique, le financement public d’associations catholiques et les dérives sectaires au sein de l’Eglise catholique.

Ceux enfin qui prétendent parler au nom des femmes sont étrangement muets sur le racisme dont sont victimes les femmes d’origine étrangère en matière d’emploi, de logement ou de droits sociaux. L’affaire des travailleurs sans-papiers concernent aussi les femmes : mères, épouses, compagnes, sœurs ou filles de ceux qu’on traquent comme des bêtes.

Les discours sur la libération de la femme sonnent creux quand ceux qui les prononcent se désintéressent des femmes contraintes par la religion catholique ou juive car l’islam n’a pas l’exclusivité de pratiques contraires à l’égalité entre les sexes.

Les envolées lyriques contre le voile et la burqa masquent le silence des féministes sur le voile catho-laïque de la mariée, symbole de la soumission de l’épouse à son mari, et sur le foulard qui, même relooké par les grandes marques, reste le symbole de la pudeur imposée aux femmes par la religion catholique.

L’agitation médiatique sur le voile et la burqa réunit dans la confusion la plus totale ceux qui veulent intégrer et ceux qui veulent exclure. Cette alliance contre-nature se réalisa sous la IIIe République pour mener une politique coloniale au nom de la civilisation.

Il faut le dire nettement : oui, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures.
Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a pour elles un devoir, qui est de civiliser les races inférieures.
Jules Ferry
MANCERON Gilles (textes présentés par), 1885 – Le tournant colonial de la République, La Découverte, 2006

Les belles déclarations sur les principes républicains, la laïcité et la libération de la femme égarent les militants et les militantes qui se battent pour ces causes qui deviennent des alibis pour imposer une croisade contre les musulmans et un nouvel ordre moral.

Le discours politico-médiatique sur le vêtement nommé burqa est artificiel et totalement biaisé. Il relève de l’idéologie du racisme colonial. Je recommande, pour conclure, la lecture de la contribution de Geneviève PETIOT, Voile, tchador ou foulard ? – Problèmes de dénomination dans les discours médiatiques in BEACCO Jean-Claude et MOIRAND Sophie (sous la direction de), Les enjeux des discours spécialisés, Presses Sorbonne Nouvelle, 1995.

Serge LEFORT
28/06/2009

Lire aussi :
• Revue de presse Burqa, Monde en Question.
• Revue de presse Voile, Monde en Question.
• Bibliographie Voile & Burqa, Monde en Question.
• Bibliographie Vêtement, Monde en Question.
• Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.
• Bibliographie Racisme, Monde en Question.


[1] Revue de presse :
• 17/06/2006, Des députés réclament une commission d’enquête sur le port de la burka, Le Monde
• 17/06/2006, « Ni putes ni soumises » veut un débat, Le Point
• 17/06/2006, Les burqas et les niqabs inquiètent, France Info
[2] Revue de presse :
• 24/06/2006, «Ils sont rentrés et ont balancé les lacrymo», Libération
• 24/06/2006, La CGT évacue de force les sans-papiers, Rue89
• 25/06/2006, «Maintenant, ce sera les CRS ou les papiers», Libération
• 25/06/2006, Très dur avec les faibles, si doux avec les puissants – Honte à toi, camarade cégétiste !, Article11
• 26/06/2006, Sans-papiers : en plein Paris, la rue pour dortoir, Rue89