Monde en Question

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La justice sociale face au marché


Le désastre social et humain, provoqué par le tournant de la rigueur de la gauche socialiste et communiste en 1982-1983, est comparable à celui provoqué par l’Union sacrée en août 1914 quand l’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauches se rallièrent à la politique national-militariste du gouvernement Poincaré. Aujourd’hui, la gauche pleurniche sur la politique anti-sociale de Nicolas Sarkozy alors qu’il poursuit celle que le Parti socialiste et le Parti communiste ont inaugurée.

La lecture du dernier ouvrage d’Alain SUPIOT s’impose pour comprendre l’histoire longue de la lutte entre le Capital et le Travail pour partager les bénéfices de la croissance. S’impose aussi la relecture de la Déclaration de Philadelphie de mai 1944 que la gauche a bafouée [1].

Face au marché total, face à la concurrence éfreinée des firmes et des modèles juridiques, il est parfois difficile de faire sa part à la justice sociale. Le juriste et directeur de l’Institut des Etudes Avancées de Nantes, Alain Supiot, s’y essaye avec succès dans L’esprit de Philadelphie, son dernier livre. Quiconque cherche des remèdes au néo-libéralisme doit le lire.

Spécialiste du droit du travail, il dénigre la course au moins-disant social, avec une réelle profondeur historique. Il n’a pas oublié les séquelles laissées par la gestion industrielle des hommes. Les analogies qu’il établit entre la machine de guerre totalitaire et l’univers managérial ne sont pas de l’habillage. Sous Ernst Jünger, gît le capital humain, comme sous les pavés, la plage.

L’auteur ne cède pas cependant au fatalisme. Armé de la certitude selon laquelle on ne régule pas les marchés comme on régule son chauffage central, le problème est de les «réglementer», il se refuse à réduire l’homme à l’état de pure ressource économique. C’est donc à retrouver l’esprit de 1944, celui de la première Déclaration internationale des droits à vocation universelle qu’il s’emploie. Et nous donne ainsi les moyens d’endiguer la renaissance féodale en cours et la culture politique du «deal». Contre le Droit communautaire, et pas seulement lui, qui s’en retourne au beau temps de la suzeraineté, et augmente les liens de dépendance, il parvient à convertir les rapports de force en rapports de droit.

La Fabrique de l’humain – France CultureTélécharger
Transcriptions d’émissions de France Culture, Fabrique de sens

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Lire aussi :
SUPIOT Alain, L’esprit de Philadelphie – La justice sociale face au marché total, Seuil, 2010 [Texte en ligne].

Après des décennies de globalisation financière, il est urgent de redécouvrir les principes de dignité et de justice sociale proclamés au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Les propagandes visant à faire passer le cours pris par la globalisation économique pour un fait de nature, s’imposant sans discussion possible à l’humanité entière, semblent avoir recouvert jusqu’au souvenir des leçons sociales qui avaient été tirées de l’expérience des deux guerres mondiales. La foi dans l’infaillibilité des marchés a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la production et la répartition des richesses à l’échelle du monde, condamnant à la paupérisation, la migration, l’exclusion ou la violence la foule immense des perdants du nouvel ordre économique mondial. La faillite actuelle de ce système incite à remettre à jour l’œuvre normative de la fin de la guerre, que la dogmatique ultralibérale s’est employée à faire disparaître. Ce livre invite à renouer avec l’esprit de la Déclaration de Philadelphie de 1944, pour dissiper le mirage du Marché total et tracer les voies nouvelles de la Justice sociale.

Lire aussi :
22/02/2000, SUPIOT Alain, La contractualisation de la société, Canal-U
2003, BRONZINI Giuseppe, L’Europe des droits après la Convention, Multitudes n°14
30/01/2008, SUPIOT Alain, L’Europe gagnée par « l’économie communiste de marché », Revue du Mauss
02/02/2008, Alain Supiot : « Voilà l' »économie communiste de marché » » – Une critique accablante de l’Union européenne par un Européen spécialiste du Droit du travail, Blog luckyLe Grand Soir
28/11/2008, Anéantir le droit du travail, Monde en Question
Janvier 2009, Entretien avec Alain Supiot, Place publique n°13
Janvier 2010, FŒSSEL Michaël et MONGIN Olivier, Nos aveuglements face au réel, Esprit
Alain SUPIOT : Institut des Etudes Avancées de Nantes – PUFUniversité de Nantes
Dossier documentaire & Bibliographie Économie sociale, Monde en Question.


[1] LEE Eddy, Déclaration de Philadelphie : rétrospective et prospective [BooksGoogle] in THWAITES James Douglas (sous la direction de), La mondialisation – Origines, développements et effets, Presses Université Laval, 2004 [BooksGoogle].
THWAITES James Douglas :
Presses de l’Université Laval
Université Laval

Mai 68 en quarantaine


Pris depuis quarante ans entre captation d’héritage, travestissement et refoulement, entre mythification et délégitimation, l’événement Mai 68 a sans cesse été abordé dans les logiques conflictuelles de la commémoration (comme origine d’une modernité culturelle ou promesse d’émancipation) et de la dénonciation (comme signe d’une époque révolue ou de l’errance d’une génération). Dans un cas comme dans l’autre, la mémoire qu’il fallait garder s’imposait au détriment de l’histoire qu’il fallait faire, et la promotion en modèle (ou contre-modèle) se substituait à l’analyse des effets produits par l’événement et à la réflexion sur ses usages.

Même si plusieurs ouvrages proposant un état de la recherche sur Mai 68 paraissent cette année, et même s’ils contribuent à nourrir la connaissance historique et sociologique, l’essentiel de la vague éditoriale qui s’impose dans les librairies, les revues, les magazines et à la télévision reste d’ordre commémoratif, et elle confirme le primat accordé à l’essai et au témoignage plutôt qu’à la réflexion sur les processus qui traversèrent l’événement et conduisent jusqu’au présent.

Pour se soustraire à ces batailles de mémoire, il n’est donc pas inutile de proposer des perspectives d’analyse rigoureuses qui ne saisissent pas Mai 68 simplement comme un événement mais aussi comme un processus affectant un contexte, qui ne l’évaluent pas seulement du point de vue des principes (ou de « l’esprit ») dont il est censé s’être réclamé mais également du point de vue de ses effets.

Ce colloque associe plusieurs disciplines qui ont rarement été convoquées ensemble à ce propos. En revenant sur les effets philosophiques, sociaux et politiques, littéraires et artistiques de Mai 68, il se donne pour objectif d’en tracer les suites effectives et constatables, en associant la sociologie, l’histoire, les sciences politiques, les études littéraires, la sociologie de l’art et la philosophie.

L’enjeu de cette rencontre est d’analyser des répercussions concrètes sur nos manières actuelles de penser, d’agir et de créer. Il est aussi de prendre la mesure d’un fait souvent inaperçu : les regards croisés de la science politique, de la sociologie, de l’histoire des idées et de l’action artistique ne fournissent pas seulement les outils intellectuels pour évaluer les effets de Mai 68 dans l’espace social et dans le champ de la pensée contemporaine ; ils en sont à bien des égards également les résultats.

A cette fin, les ressources distinctes et les spécialisations complémentaires de trois laboratoires de l’ENS LSH sont mobilisées : Triangle, avec ses compétences en science politique et en sociologie, le Cerphi, avec ses méthodes d’histoire des idées, de contextualisation des débats et d’analyse des controverses qui structurent le champ intellectuel, et le CEP, avec sa vocation d’expérimentation poétique et d’engagement dans la création contemporaine. Cette complémentarité s’exprime également dans la diversité des modes d’approches de mai 68. Les trois journées sont ainsi centrées successivement sur les effets sociaux et politiques, philosophiques et artistiques de cet événement.

Canal-U

Lire aussi :
• Mai 68 jusqu’à la saturation, Le blog de Brice Couturier
• Mai 68, l’héritage controversé, Sciences Humaines

Sélection bibliographique :
Gérard FILOCHE, Mai 68 : histoire sans fin – Liquider Mai 68 ? même pas en rêve !, J.C Gawsewitch, 2007 [Démocratie & SocialismeLà-bas si j’y suis]

Nicolas Sarkozy accuse mai 68 d’avoir « imposé le relativisme intellectuel et moral », « liquidé l’école de Jules Ferry », « introduit le cynisme dans la société et dans la politique » et « abaissé le niveau moral de la politique ».
Il aime à dire que « Les héritiers de ceux qui, en mai 68, criaient CRS = SS prennent systématiquement le parti des voyous, des casseurs et des fraudeurs contre la police », avant d’ajouter : « Je veux tourner la page de mai 68 une bonne fois pour toutes ». Selon lui, « Il faut liquider mai 68 ! ». Que de haine contre le plus grand mouvement de grève de l’histoire de France ! Il y eut deux mai 68.
L’un : superficiel, mondain, marginal ; l’autre : social, révolutionnaire, solidaire. Sarkozy a fait « l’ouverture » avec le mai 68 mondain (Kouchner) dans son gouvernement de contre-révolution conservatrice. Son but ? Battre les héritiers du vrai mai 68, celui des employés et ouvriers qui continuent à lutter pour une autre répartition des richesses, pour le droit du travail, les salaires et les retraites.
Un combat séculaire. De la Commune de Paris à juin 36, la Libération, novembre-décembre 95, aux grands mouvements pour les retraites en 2003, ou encore contre le CPE en 2006, c’est toute l’histoire des grands mouvements sociaux qui est en jeu. Qui va gagner ?. L’histoire sans fin des grandes aspirations humaines : la liberté, l’égalité, la fraternité, ou bien la fin de l’histoire avec la toute puissance de la finance, de l’élitisme, des corporatismes ?.
C’est le récit engagé des quarante dernières années de luttes sociales que nous livre un acteur de mai 68, inlassablement ancré au cœur de la gauche.

Gérard FILOCHE, Mai 68 : histoire sans fin – Mai 68, 40 ans après, les obsède encore, J.C Gawsewitch, 2008

• Kristin ROSS, Mai 68 et ses vies ultérieures, Le Monde Diplomatique / Complexe, 2005 [GermeLe Mouvement SocialLà-bas si j’y suis]

« Autour de l’année 1968, dans tout le monde occidental, apparaît sur la scène publique un nouveau personnage collectif : la classe d’âge adolescente. […] Elle s’arme elle-même par opposition au monde adulte. »Ces phrases d’un éditorial du Monde pour le trentième anniversaire de Mai 68 rejoignent l’appréciation de Raymond Aron : « Nous sommes en présence d’un phénomène biologique autant que social. » Elles confirment la volonté d’enterrer le caractère social du Mai, révolte de masse qui toucha tous les secteurs du travail, toutes les classes d’âge.
Certains, comme Bernard Kouchner, diront vingt ans après les événements : « Nous étions nombrilistes, oublieux du monde extérieur, nous ne voyions pas ce qui se passait dans le reste du monde, nous étions repliés sur nous-mêmes. » Mais qu’en était-il donc d’une dimension pourtant essentielle du mouvement de 1968, à savoir sa relation avec les luttes anticolonialistes et anti-impérialistes comme le Viêtnam, l’Algérie ou Cuba ?
En trente-cinq ans, la mémoire de Mai 68 n’a-t-elle pas été ensevelie sous les commémorations, réduite à la « libération des mœurs », alors qu’elle fut sans doute l’un des plus grands mouvements sociaux de l’après-Seconde Guerre mondiale en Europe, la plus importante contestation de l’ordre social existant ? Kristin Ross tente de réhabiliter le sens réel de l’événement, à retrouver le sens de cette révolte et sa trace dans l’histoire de la France.

Anéantir le droit du travail


Le cri d’alarme de Bruno LABATUT-COUAIRON, inspecteur du travail et Président de la CFTC de l’Inspection du travail.

Ah, cette sacrée crise qu’on voudrait rendre responsable de tous nos maux ! C’est en son nom qu’on devra bientôt travailler jusqu’à 70 ans, 60 heures par semaine et tous les jours de la semaine en étant payé, au forfait, une misère.

Pourquoi dis-je «bientôt» ? La loi du 20 août de cette année, portant «rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail», prévoit déjà l’application du forfait jour aux catégories de salariés qui bénéficient «d’une réelle autonomie dans l’organisation de leur emploi du temps».
En clair : jusqu’ici, seuls certains cadres pour lesquels aucune préquantification du temps de travail n’était possible, pouvaient se voir appliquer le «forfait jour» : on ne paye plus le nombre d’heures travaillées, on paye un nombre de jours dans l’année sans plus aucune référence horaire.
Conséquence : les cadres explosent les compteurs horaires (qu’ils n’ont pas !), et aucun contrôle n’est possible puisqu’ils sont payés au forfait. Le but : ne pas payer d’heure supplémentaire, les fameux 25% par heure au-delà de 35 heures sans dépasser 48 heures par semaine, maximum hebdomadaire absolu de la durée du travail, c’est un temps révolu !
Seule compensation qui pouvait consoler les cadres : ils disposaient d’une autonomie dans leur travail et de salaires plus élevé qu’un salarié rémunéré sur une base horaire.

La durée du travail n’est donc plus contrôlable en France. Désormais, le forfait jour pourra être imposé par l’employeur dès qu’il estimera que le salarié bénéficie d’une «réelle autonomie dans l’organisation de son emploi du temps». En somme : corvéables à merci, les salariés ne se verront plus payer aucune heure supplémentaire.

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Lire sur le même thème :
• Gérard Filoche nous explique en 6mn les dangers du nouveau Code du Travail, Dailymotion.
• 8 conférences de Gérard Filoche pour tout comprendre sur la refonte du droit du travail, Dailymotion.
• Massacre du code du travail dans le silence général, LibérationDémocratie & Socialisme.
• Casse du Code du travail – détails article par article, Démocratie & Socialisme.
• Analyse globale comparée du projet de Virville et réécriture, Démocratie & Socialisme.
• 130 ans d’histoire sociale démantelée, rognée, détruite, Démocratie & Socialisme.
• Le Code du travail n’a pas été réécrit « à droits constants », Démocratie & Socialisme.