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Maladie, médecine et philosophie


En lisant ce commentaire de l’article La grippe saisonnière tue !, on se rend compte combien les sociétés modernes des pays occidentaux ne savent plus penser la maladie et la mort. Le Mexique, malgré la colonisation non seulement économique et politique mais aussi culturelle [1], a conservé une tradition vivante de la mort. On peut s’en rendre compte à San Andrés Míxquic par exemple, un village au sud de México, où se déroule chaque année de grandes fêtes bien arrosées dans le cimetière le jour des morts [2].

Il existe des différences marquées entre la philosophie autochtone et la philosophie ouest-européenne de la médecine. Avant l’arrivée des étrangers sur notre continent, la médecine faisait partie de la vie de tous les jours. Elle était préventive plus que curative, ce qui amenait les gens à croire que lorsque la maladie éclatait, c’est qu’on avait manqué à la règle du respect de son corps en ne faisant pas ce qui devait être fait pour la prévenir. C’était donc une malédiction. Comme l’approche était holistique, on soignait le malade et non la maladie. On croyait que toute dérogation à la règle du respect du corps produisait un déséquilibre de l’organisme et que, par conséquent, on devait en subir la punition.

Le respect des animaux, des plantes, du sol nourricier auxquels on attribuait un esprit (Manito) faisait aussi partie de la vie quotidienne et ne pouvait être dissocié de l’équilibre de la santé physique dans son ensemble. La santé de l’esprit de son être, la santé par le respect de cet esprit qui guide l’esprit de son corps (Kijé Manito, ou l’Esprit de l’Esprit) devait en toute occasion être entretenue. Lorsque la maladie frappait, le remède administré était considéré comme une thérapeutique temporaire et non comme devant éliminer le problème de la maladie; celui-ci venait de l’entité de l’être malade, par une forme de non respect de l’une des lois non écrites de la vie quotidienne. L’élimination des symptômes de la maladie n’octroyait pas au malade la certitude de l’élimination de la maladie qui en était la cause. De là l’explication de l’approche globale de la médecine. Si les herbes éliminaient les symptômes de la maladie, elles n’éliminaient pas la cause de cette maladie et voilà pourquoi l’aspect psychologique devait aussi être considéré.

Intervenait alors, si le savoir du médecin se limitait au soin du corps, le médecin de l’esprit que beaucoup appellent encore «sorcier». Le médecin sorcier n’avait rien de maléfique, au contraire, et il recourait aux connaissances qu’il avait de l’esprit des humains pour soigner le psychisme du malade, comme on avait recouru avant lui aux plantes pour éliminer les symptômes de la maladie.

ASSINIWI Bernard, La médecine des Indiens d’Amérique, Guérin littérature, 1988

Il n’en a pas toujours été ainsi. C’est à partir de la Renaissance que le discours médical, devenant scientifique puis politique, se coupe petit à petit de l’homme pour devenir un discours performatif, normatif et directif (les campagnes antitabac par exemple) [3]. Alors que la médecine travaille sur des moyennes statistiques qui ne disent rien sur un individu, le discours médico-politique transforme les moyennes statistiques en normes et en prescriptions de comportements (la vaccination obligatoire par exemple).

Contre la déshumanisation de la médecine moderne occidentale, Georges Canguilhem entreprit de réhabiliter l’importance de l’individu, du malade. Prendre le parti de la vie, c’est penser l’individu et sa douleur, non le normal statistique ni la moyenne qui sont des constructions spéculatives. Notre existence, de la naissance à la mort, est aujourd’hui médicalisée au point que nous ne posons plus la question des normes morales et politiques qui l’accompagnent, la fondent et l’orientent.

Le psychose politico-médiatique à propos de la grippe A(H1N1), que je dénonce depuis le 27/04/2009, a pris chez certains la tonalité du vieux cauchemar de l’humanité de la fin du monde. L’ironie de l’histoire est que les dérives politiques du discours médical alimentent le discours irrationnel des religions.

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Lire aussi :
BARROUX Gilles, Philosophie, maladie et médecine au XVIIIe siècle, Honoré Champion, 2008 [Continent Sciences – France Culture].

L’étude du corpus médical du XVIIIe siècle offre de multiples centres d’intérêt : philosophique, historique et épistémologique.

Ce corpus présente d’abord une philosophie médicale à l’oeuvre. En cherchant à dresser une anthropologie de l’homme malade, il ne cesse de convoquer les philosophes : Aristote, Descartes, Locke, Condillac, Wolff…

Il renferme également une histoire conséquente de la médecine, en remontant aux origines de son art pour élaborer les différentes théories qui le composent. Mais son intérêt historique réside aussi dans la manière dont la médecine s’insère dans un contexte politique, juridique et économique en mouvement.

Enfin, il exprime une véritable pertinence épistémologique, en révélant un imposant réseau d’articulations fécondes entre sciences et méthodes d’investigation. Imprégnée par les modèles de la botanique, de la chimie, de la physique et des mathématiques, la médecine du XVIIIe siècle oscille entre sa filiation avec les figures tutélaires d’Hippocrate et de Galien, et le désir de se constituer comme science à part entière, plus tournée vers une approche expérimentale des phénomènes.

Toutes ces disciplines se rejoignent sur ce constat : c’est à une anthropologie aux multiples facettes que l’étude de la médecine de toute cette période nous invite.

Georges Canguilhem :
– CANGUILHEM Georges, Le normal et le pathologique, Quadrige PUF, [1943] 2009 [Amazon]
– 07/09/2006, Science et conscience – Georges Canguilhem, France Culture
– Collectif, Georges Canguilhem, philosophe, historien des sciences, Albin Michel, 1993
– Collectif, Actualité de Georges Canguilhem – Le normal et le pathologique, Empêcheurs Penser en Rond, 1998
– FAGOT-LARGEAULT Anne, DEBRU Claude, MORANGE Michel (sous la direction de), Philosophie et médecine – En hommage à Georges Canguilhem, Vrin, 2008 [BooksGoogle]
– LE BLANC Guillaume, Lectures de Canguilhem – Le normal et le pathologique, ENS Editions, 2000 [BooksGoogle]
– LE BLANC Guillaume, Canguilhem et les normes, PUF, 2008
– LECOURT Dominique, Georges Canguilhem, QSJ PUF, 2008 [Amazonl’Humanité]
Philosophie et médecine :
CNRS
CERPHI
CERSES
Formation à la lecture critique d’articles médicaux, Canal-U 1/32/32/3.
Articles Grippe A(H1N1), Monde en Question.
Revue de presse Grippe A(H1N1), 2009 Monde en Question 2010 Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Corps, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Risque & Gestion du risque, Monde en Question.


[1] GRUZINSKI Serge, La colonisation de l’imaginaire – Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol XVIe-XVIIIe siècle, Gallimard, 1988 [Monde en Question].
MAJFUD Jorge, La Vierge et le Quetzal : Mémoire profonde d’Amérindie, Tlaxcala.
[2] Fête des morts, Portail Mexique.
[3] Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire – L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982.

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