Monde en Question

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Charlie au Mali


 

Titre : Timbuktu
Réalisateur : Abderrahmane Sissako
Acteurs : Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri
Durée : 1h37
Année : 2014
Pays : France, Mauritanie
Genre : Drame
Résumé : Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans.
En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques.
Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à GPS, sa vache préférée.
Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…
Dossiers :
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Avis de Ciné Monde
: Film sponsorisé par l’armée française dont la présence est occultée dans ce film de propagande en faveur de la France coloniale au Mali.

 

Partage proposé par : Zone Telechargement DVD VOSTFR

Lire aussi :
Dossier documentaire Afrique, Monde en Question.
Cinémathèque, Ciné Monde.
Dossier documentaire Cinéma, Monde en Question.
Veille informationnelle Cinéma, Monde en Question.

Crime d’État – L’affaire Boulin


 

Le téléfilm de fiction Crime d’État commence comme un remake de Sunset Boulevard avec la voix off du cadavre de Robert Boulin commentant de manière goguenarde l’affaire de sa mort : « Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie », explique-t-il, au fond de l’étang où on l’a retrouvé, avant de confirmer lui-même que « on a assassiné un ministre de la République ». Seul Marianne, ignorant tout de cette référence cinématographique, la juge « pitoyable et grand-guignolesque ».

C’est le seul moment intéressant car pour le reste, sur le plan formel, ce téléfilm est pesant. Tourné comme un docu-fiction, il en a tous les travers : images répétitives (engrenage d’une horloge, torture), commentaires martelés pour ne laisser aucun doute et montage accompagné d’un bruitage destiné à frapper littéralement le téléspectateur.

Ces techniques manipulatrices sont utilisés pour affirmer que Robert Boulin aurait été assassiné par des hommes au service de Jacques Foccart, personnage central dans la création de la Françafrique. Or, si la thèse du suicide ne tient pas, celle de l’assassinat politique – par qui et au profit de qui – reste encore à prouver.

Comme le rappelle Le Monde, qui a participé à la campagne médiatique contre Robert Boulin, d’autres hommes politiques furent abattus par balle à la même époque :

Il y a un peu plus de trente ans, sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, des hommes politiques étaient assassinés en plein Paris. Parmi eux, le prince Jean de Broglie, président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale entre 1968 et 1973, assassiné dans la rue le 24 décembre 1976, puis Robert Boulin, ministre du travail en exercice, retrouvé noyé le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet, et Joseph Fontanet, ancien ministre de l’éducation nationale, abattu d’une balle dans le dos le 2 février 1980.

D’autres hypothèses sont envisageables comme celle d’un interrogatoire musclé qui aurait conduit, volontairement ou involontairement, à la mort.

Si ce téléfilm met indirectement en cause Jacques Chirac, il épargne Valéry Giscard d’Estaing qui n’avait pourtant pas non plus intérêt à ce que Robert Boulin parle des dossiers africains. Aujourd’hui, François Hollande, qui guerroie au Mali pour maintenir l’emprise post-coloniale sur l’Afrique, n’a pas non plus intérêt à ce que soit élucidée l’affaire Boulin.

03/02/2013
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Critiques :
• Affaire Boulin : suicide ou assassinat, l’ombre de Jacques Chirac dans les deux cas ?, Atlantico, 30/01/2013.
• Pierre Aknine : « Boulin était l’homme à abattre », Le Figaro, 29/01/2013.
• Robert Boulin, un crime d’État ?, Le JDD, 28/01/2013.
• « Crime d’État », un téléfilm choc sur l’affaire Boulin, Le Monde, 29/01/2013.
• « Crime d’État »ce soir sur France 3 ou l’affaire Boulin revisitée dans une fiction implacable et glaçante, Le Parisien, 29/01/2013.
• Affaire Boulin : suicide ou meurtre d’un homme d’État ? Le Point, 28/01/2013.
• Boulin : l’affaire est dans le SAC, Libération, 29/01/2013.
• Affaire Boulin : trois raisons de regarder Crime d’État sur France 3, Metro, 29/01/2013.
• Affaire Boulin : le double jeu de France Télévisions, Minute – Novopress, 24/08/2013.
• Affaire Boulin: le téléfilm qui remet tout en cause 32 ans après, Nouvel Obs, 28/01/2013.
• Robert Boulin: suicide ou assassinat ? Le téléfilm qui relance l’affaire, Nouvel Obs, 29/01/2013.
• « Robert Boulin en savait long sur les circuits financiers opaques de notre République », Télérama, 29/01/2013.

Lire aussi :
• Association Robert Boulin, Pour la Vérité.
• Réaction de Robert Boulin aux allégations du Canard Enchainé (Club de la presse), INA, 30/10/1979.
• L’affaire Robert Boulin, Canal+ – YouTube, 15/01/2002.
• Droit(e) de mort sur Robert Boulin, Mediapart – Dailymotion, 27/01/2013.
• Les dossiers secrets de l’affaire Boulin, France Inter, 29/01/2013.

Revue de presse Cinéma 2013, Monde en Question.
Veille informationnelle Cinéma, Monde en Question.
Dossier documentaire Cinéma, Monde en Question.
Articles Françafrique, Monde en Question.

Mali – Revue de presse


Extraits de la Revue de presse :

C’est finalement le 10 janvier 2013 que la France est entrée en guerre au Mali. La communication du gouvernement français, reprise sans questionnement par les principaux médias, tend aujourd’hui à légitimer par tous les moyens et tous les arguments cette nouvelle intervention militaire française sur le sol africain et son rôle de « gendarme de l’Afrique ». Pour Survie, association qui dénonce depuis longtemps l’ingérence et la domination de la France envers ses anciennes colonies africaines, il est important de rappeler quelques éléments de contexte et d’analyse critique sur cette intervention française, sans minimiser l’ampleur de la crise que connait le Mali.
[…]
En conclusion, la crise malienne et cette nouvelle intervention militaire française en Afrique révèlent l’échec de 50 années de « coopération » avec l’Afrique : armées incapables de protéger leurs populations, chefs d’État médiateurs de crises eux-mêmes putschistes, accords de défense et bases militaires qui ont perpétué le rôle de gendarme de l’Afrique que la France s’est historiquement octroyé. On ne peut que constater l’incapacité des institutions africaines et multilatérales à organiser la moindre opération de sécurisation dans la région sans avoir recours au poids lourd français, qui a tout fait pour se rendre incontournable. Ces événements appellent une fois de plus à une remise en cause de l’ensemble du cadre des relations franco-africaines.
Survie

The « war on terror » is a self-perpetuating war precisely because it endlessly engenders its own enemies and provides the fuel to ensure that the fire rages without end. But the sloganeering propaganda used to justify this is so cheap and easy – we must kill the Terrorists! – that it’s hard to see what will finally cause this to end. The blinding fear – not just of violence, but of Otherness – that has been successfully implanted in the minds of many western citizens is such that this single, empty word (Terrorists), standing alone, is sufficient to generate unquestioning support for whatever their governments do in its name, no matter how secret or unaccompanied by evidence it may be.

La « guerre contre le terrorisme » est une guerre qui se perpétue indéfiniment, précisément parce qu’elle engendre sans cesse ses propres ennemis et fournit le carburant pour que les incendies fassent rage sans fin. Malgré les slogans de la propagande utilisés pour justifier que ce n’est pas cher et facile – il faut tuer les terroristes ! – il est difficile de savoir ce qui va finalement provoquer la fin. La crainte aveugle – et pas seulement de la violence, mais de l’altérité – qui a été implanté avec succès dans les esprits de nombreux citoyens occidentaux est telle que ce seul mot vide (terroristes), à lui seul, suffit à générer un soutien inconditionnel à ce que font les gouvernements en leur nom, que ce soit en secret ou sans preuves.
Glenn GREENWALD, The Bombing of Mali Highlights all the Lessons of Western Intervention, The Guardian

Aujourd’hui, la France qui prétendait tout d’abord n’intervenir que pour bloquer les groupes armés au Nord, a revu ses buts de guerre et continue une phase offensive de sa guerre au Mali. Divers motifs militaires et politiques à l’opération Serval rendent cette opération critiquable.
Conformément aux objectifs de l’association Survie, ce document se concentre sur le rôle de la France au Mali et aborde de façon moins approfondie le rôle des autres acteurs clé de la crise. Il ne s’agit pas de les dédouaner ou de faire porter à la France l’entière responsabilité de la crise au Mali. Il s’agit de décrypter le rôle qu’a joué la France dans la genèse de cette crise et le jeu diplomatique qu’elle a mené pour une intervention militaire dont elle est aujourd’hui la principale force, à la lumière des enjeux français dans la zone. Notre analyse nous conduit à de très vives inquiétudes concernant l’évolution de l’intervention militaire française au Nord du Mali et ses conséquences. Nous avons rassemblé ces points de contexte et inquiétudes à travers le développement d’arguments détaillés ci-dessous.
Depuis le mois de juillet 2012, la France a promu une intervention militaire au Nord du Mali contre les groupes armés se revendiquant d’un islam radical qui l’occupent actuellement, afin de recouvrer l’intégrité du territoire malien, de lutter contre le terrorisme et du fait de la situation humanitaire catastrophique pour les personnes sur place et pour celles qui ont fui la zone. Les autorités françaises ont assuré pendant des mois qu’elles n’assumeraient qu’un « soutien logistique » à l’intervention africaine qui serait mise en œuvre. Pour ce faire, la France a participé à la marginalisation du rôle des acteurs maliens et a joué de son influence auprès des instances régionales (comme la CEDEAO, utilisée comme un faire-valoir) et internationales, alors qu’un certain nombre d’États de la zone et d’autres puissances internationales étaient très mitigés sur une intervention.
Survie considère que l’intervention de la France est contestable et inquiétante, du fait de son histoire et de sa posture de domination vis-à-vis de ses anciennes colonies dont le Mali, de ses accointances avec les pires régimes de la région, des désastres liés à ses interventions militaires en Afrique qui ont toujours visé à soutenir des dictateurs ou ses propres intérêts contre la volonté des peuples, et de son incapacité manifeste à prendre en compte les risques d’une intervention pour les Maliens et la région.
En réalité, pour Survie, la guerre que conduit actuellement la France au Mali s’inscrit dans la droite ligne de la politique qu’elle mène en Afrique depuis cinquante ans – une ingérence diplomatique, économique et financière et un interventionnisme militaire au service d’intérêts français, pour laquelle les décisions sont prises, comme à son habitude, sans réel débat entre l’exécutif et le Parlement et encore moins avec la population de la France.
Dossier Survie

Lire :
Revue de presse Mali 2013, sélection d’articles (Français – English – Español), Monde en Question.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.

Leçons de l’intervention occidentale au Mali


Au moment où des avions français bombardent le Mali, une statistique toute simple explique le contexte : cette nation de l’Afrique de l’Ouest de 15 millions d’habitants est le huitième pays où les puissances occidentales ont, ces dernières années, bombardé et tué des musulmans, après l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Libye, la Somalie et les Philippines (sans parler des nombreuses tyrannies mortifères soutenues par l’Occident dans cette région du globe). Pour des raisons évidentes, la rhétorique selon laquelle l’Occident n’est pas en guerre avec le monde musulman sonne de plus en plus faux chaque fois que le militarisme progresse. Mais cette nouvelle campagne massive de bombardements nous révèle des enseignements essentiels concernant l’interventionnisme occidental, des leçons qui, comme toujours, sont résolument ignorées.

Premièrement, comme l’a souligné le New York Times, l’instabilité que connaît le Mali est, pour une large part, la conséquence directe de l’intervention de l’Otan en Libye. En particulier, « des combattants islamistes lourdement armés, très aguerris par les combats en Libye », « les importants stocks d’armes sortis de Libye, ainsi que des combattants différents, plus islamisés de retour de ce pays » ont joué un rôle de catalyseur dans l’effondrement d’un gouvernement soutenu par les États-Unis. Pour reprendre l’excellente analyse d’Owen Jones dans le quotidien britannique The Independent :

Cette intervention est la conséquence d’une autre intervention. On a fréquemment vendu la guerre en Libye comme un modèle de réussite pour un interventionnisme à visées progressistes. Pourtant, le renversement de la dictature de Kadhafi a eu des conséquences que les services de renseignement occidentaux ne se sont probablement pas donné la peine d’envisager. Les Touaregs – qui traditionnellement venaient du nord du Mali – constituaient une proportion importante de son armée. Lorsque Kadhafi fut éjecté du pouvoir, ils retournèrent chez eux : parfois sous la contrainte lorsque des Africains noirs subirent des agressions dans la Libye post-Kadhafi, une donnée gênante largement ignorée des médias occidentaux. La guerre en Libye fut considérée comme un plein succès, seulement nous en vivons actuellement le contrecoup.

À chaque fois, les interventions occidentales s’achèvent par incompétence ou par manque d’objectifs, et elles sèment les graines d’interventions futures. Étant donné la très grave instabilité qui affecte la Libye actuellement, couplée à la colère durable consécutive à l’attaque contre Benghazi, dans combien de temps nous annoncera-t-on que des bombardements et des envois de troupes dans ce pays sont – une fois encore – nécessaires pour combattre les forces « islamistes » au pouvoir : des forces mises en place grâce au renversement par l’Otan du gouvernement de ce pays ?

Deuxièmement, le renversement du gouvernement du Mali fut facilité par la désertion de soldats entraînés et armés par les États-Unis. Selon le New York Times, des cadres d’unités d’élite de cette armée, « entraînés minutieusement par les États-Unis, firent défection quand on eut vraiment besoin d’eux, en emportant chez l’ennemi, au plus fort de la bataille, des troupes, des armes, des camions et leurs compétences récentes, selon des responsables de l’armée malienne. » Puis, « un officier entraîné par les États-Unis a renversé le gouvernement élu du Mali, préparant le terrain pour la prise de la moitié du pays par des forces extrémistes islamistes. »

Autrement dit, l’Occident est de nouveau en guerre avec les forces mêmes qu’il a entraînées, financées et armées. Personne n’est plus compétent que les États-Unis et ses alliés pour créer ses propres ennemis, perpétuant ainsi un état de guerre sans fin. Lorsque les États-Unis ne trouvent pas d’ennemis à combattre, il les créent. Tout simplement.

Troisièmement, les bombardements de musulmans dans un nouveau pays provoqueront à l’évidence toujours plus de sentiments anti-occidentaux, ce qui alimentera le terrorisme. Déjà, comme l’a observé le Guardian, les avions de chasse français « ont tué au moins 11 civils, dont trois enfants ». Le long passé colonial de la France au Mali ne peut inévitablement exacerber que de la colère. En décembre dernier, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies eut autorisé une intervention au Mali, Salvatore Saguès, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest pour Amnesty International, prévenait : « Une intervention armée internationale risque d’amplifier la violation des droits humains dont nous sommes déjà témoins dans ce conflit. »

Comme toujours, les gouvernements occidentaux sont parfaitement conscients de ce risque, et pourtant ils agissent comme ils l’ont planifié. Le New York Times observe que les bombardements français ont commencé « en dépit d’avertissements proférés depuis longtemps par les États-Unis selon lesquels une offensive de l’Occident contre un bastion islamiste pourrait battre le rappel de djihadistes dans le monde entier et susciter des attentats terroristes jusqu’en Europe. » De fait, au moment même où les Français tuent des civils au Mali, un raid conjoint franco-étatsunien en Somalie à causé la mort « d’au moins huit civils, dont deux femmes et deux enfants ».

Croire que les États-Unis et leurs alliés peuvent continuer de la sorte dans le monde entier, un pays après l’autre, peuvent bombarder et tuer des innocents – musulmans – et ne pas être la cible d’attentats « terroristes » est, pour des raisons évidente, pure folie. Comme Paul Rogers, professeur à l’université de Bradford, le disait récemment, le bombardement du Mali sera décrit comme « un nouvel exemple d’agression contre l’islam ». Les espoirs que l’on pouvait nourrir concernant la fin de la « guerre contre le terrorisme » sont totalement anéantis par l’agression en cours.

Quatrièmement, en dépit de la rhétorique d’autosatisfaction dont les démocraties occidentales adorent se délecter, il est sidérant de constater à quel point ces guerres sont menées sans aucune référence à un quelconque processus démocratique. À propos de la participation du gouvernement britannique dans l’attaque contre le Mali, l’Independent estime « troublant, pour ne pas dire plus, que Cameron ait engagé la Grande-Bretagne dans ce conflit sans même avoir fait semblant de consulter le Parlement. » De même, le Washington Post révèle que le président Obama n’a reconnu qu’après coup que des chasseurs étatsuniens ont pénétré dans l’espace aérien somalien dans le cadre de l’opération menée par la France dans ce pays. Il s’agit, selon le Post, « d’un aveu rare des menées militaires des États-Unis dans la Corne de l’Afrique », donc du secret anti-démocratique qui entoure systématiquement les actes de guerre des États-Unis dans la région :

L’armée des États-Unis avait basé un nombre croissant de drones Prédateurs, de F-15 au Camp Lemonnier, qui est devenu une base clé pour les opérations secrètes de contre-terrorisme en Somalie et au Yémen. Le ministère de la défense a refusé de donner l’identité des avions utilisés dans cette mission de récupération des otages, déclarant simplement qu’il s’agissait de chasseurs et non de drones… Cependant, on ne sait pas clairement pourquoi Obama s’est cru obligé de révéler l’existence de cette opération particulière alors qu’il n’avait pas évoqué d’autres missions bien précises menées en Somalie. Les porte-parole de la Maison Blanche et du Pentagone refusent de fournir des réponses à ces questions.

Naturellement, le gouvernement Obama a drapé toute sa campagne d’assassinats par drones dans le manteau impénétrable du secret, s’assurant que cette campagne resterait hors de portée d’une quelconque investigation par les médias, les tribunaux et les citoyens. Les États-Unis et leurs alliés occidentaux ne se contentent pas de mener une guerre sans fin, systématiquement, contre les musulmans. Ils le font dans un secret quasi complet, sans aucune transparence ni responsabilité. Bonjour les « démocraties » occidentales !

Finalement, la propagande utilisée pour justifier tout ceci est d’une banalité déprimante, même si elle est extrêmement efficace. Un gouvernement occidental qui souhaite bombarder des musulmans se contente de leur accoler méchamment l’étiquette de « terroristes », et le moindre débat, le moindre jugement critique sont instantanément étouffés dans l’œuf. Comme l’a proclamé le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, « le président Hollande est totalement déterminé à éradiquer ces terroristes qui menacent la sécurité du Mali, notre propre pays et l’Europe. »

Comme toujours, cette vision simpliste déforme la réalité plutôt qu’elle ne la décrit. À l’évidence, les rebelles maliens ont commis toutes sortes d’atrocités odieuses (amputations, flagellation, lapidation jusqu’à la mort pour ceux qui s’opposent à leur interprétation de l’Islam), mais les forces gouvernementales maliennes ont, selon Amnesty, « arrêté, torturé et tué des Touaregs sur des bases ethniques. » L’Independent nous prévient à juste titre : « ne vous laissez pas mener en bateau par la version offerte par les médias occidentaux : il s’agit d’une simplification perverse, comme celle qui nous a été imposée dans la cruelle guerre civile syrienne. »

Les bombardements français au Mali, avec peut-être la participation des États-Unis, sont une illustration du mode d’intervention occidental. La « guerre contre le terrorisme » est une guerre qui assure sa propre pérennité, précisément parce quelle crée sans fin ses propres ennemis et qu’elle fournit l’huile garantissant que le feu brûlera jusqu’à la fin des temps. Mais la propagande à base de slogans qui sert à justifier tout ceci est à ce point facile et de pacotille (« il faut tuer les terroristes ! ») qu’il est difficile de percevoir quand tout cela s’arrêtera. La peur aveugle – pas seulement de la violence, mais de l’Autre – qui a été greffée avec succès dans le cerveau de nombreux citoyens occidentaux est telle que ce simple vocable vide de sens (terroristes) est capable, à lui seul, d’engendrer un soutien inconditionnel à toute initiative prise en leur nom, quel que soit le secret ou le manque de preuves qui l’entoure.

14/01/2013
Glenn GREENWALD
The Guardian
Traduction Bernard Gensane pour Le Grand Soir

Lire aussi :
Revue de presse Mali 2013 Français – English – Español, Monde en Question.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.
Dossier documentaire Propagande, Monde en Question.

FrançAfrique


En 1960, année des indépendances africaines, le général De Gaulle met en place un système qui vise à garder, par tous les moyens légaux et illégaux, le contrôle de nos anciennes colonies. Pour la première fois, des hommes en charge des plus hautes responsabilités, officielles ou officieuses, de 1960 à aujourd’hui révèlent l’histoire tumultueuse de la Françafrique, un monde secret où tous les coups sont permis.

Lundi 8 novembre 2010 à 19h
Au Forum des images – Salle 500
2, rue du Cinéma – Forum des Halles – 75001 Paris
Parking Public Saint-Eustache / M° Les Halles / RER Châtelet – Les Halles
Réservation indispensable au 01 44 75 11 30 ou Compagnie des Phares et Balises

Lire aussi :
• Patrick BENQUET
Site de l’auteur
Blog Mediapart
Blog Scam
Africultures
• FrançAfrique
Site de l’auteur
Survie
• Cinquantenaire des indépendances africaines, INA.
• La fin des colonies – 21e Festival International du film d’Histoire du 16/11/2010 au 22/11/2010, Les Grands Débats de la Revue l’HistoireProgramme films.
Dossier documentaire Afrique, Monde en Question.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.

Le Nigeria victime des convoitises coloniales


Les médias dominants occidentaux présentent les massacres dans la région de Jos au Nigeria comme « des violences ethniques », « des violences religieuses » ou « des violences ethnico-religieuses ». C’est dans les mêmes termes que l’im-Monde avait présenté le génocide des Tutsi du Rwanda [1] pour, comme dans une tribune récente sur « les démons ethniques de la Côte d’Ivoire », justifier la présence de l’armée française dans ses ex-colonies.

La liste non exhaustive des titres de la presse illustre la pratique du copier-coller des dépêches d’agence par les médias, qui répètent ad nauseam des formules incantatoires… sans rien expliquer :

07/03/2010 :
• Nouvelle flambée de violences entre chrétiens et musulmans dans le centre du Nigeria, AP-Yahoo! Actualités.
08/03/2010 :
• Nigeria : funérailles des victimes de nouvelles violences entre chrétiens et musulmans, AP-Yahoo! Actualités.
• Nigeria : au moins 500 morts dans un nouveau déchaînement de violence religieuse, Le Parisien.
• La France condamne les violences interreligieuses meurtrières au Nigeria, Le Point.
• Les violences intercommunautaires reprennent à Jos, Courrier international.
• Le Nigéria a nouveau en proie aux violences ethniques et religieuses, euronews.
• Nigeria : plusieurs centaines de morts dans des violences interreligieuses, France Info.
• Nigeria : au moins 500 morts dans des violences ethniques [Au moins 500 personnes auraient été tués dans des violences inter-religieuses dans le centre du Nigeria], Metro.
• Nigeria : funérailles de victimes de nouvelles violences entre chrétiens et musulmans, NouvelObs.
• 500 personnes ont été massacrées au Nigeria dans des violences entre chrétiens et musulmans, RFI.
09/03/2010 :
• Une poudrière ethnique et religieuse, Courrier international.
• Le centre du Nigeria, théâtre de violences ethniques, Le Monde [2].

À chaque fois qu’ils parlent de l’Amérique latine, de l’Afrique ou de l’Asie, les médias dominants usent et abusent des expressions du langage colonial : les indigènes (rouges, noirs ou jaunes) sont des sauvages qui se massacrent entre eux pour des prétextes futiles (un bout de terre).
Il est vrai que, en matière de violences inter-ethniques, la civilisation occidentale peut donner des leçons à ces barbares : environ 18 millions de morts, dont 9 millions de civils, entre 1914 et 1918 ; environ 65 millions de morts, dont 45 millions de civils, entre 1939 et 1945… pour se partager le monde.

Presque tous les médias dominants disent à la fois la même chose et pas grand chose. Ils répètent le chiffre bien rond de 500 morts alors que personne ne l’a vérifié [3].
Ils répètent l’idéologie coloniale d’une rivalité ethnique séculaire ou celle d’experts labélisés par les médias qui évoquent «un conflit entre des éleveurs nomades musulmans de l’ethnie Fulani et des cultivateurs sédentaires chrétiens de l’ethnie Berom». Il est cocasse de voir que l’ordre des mots varie d’un média à l’autre au point d’être totalement incompréhensible. Ainsi, l’expression «éleveurs musulmans nomades», utilisée par Le Figaro, n’a aucun sens.

Passons sur les propos propagandistes du style : «Au Nigéria, les musulmans génocident les chrétiens» [Chrétienté.info du 08/03/2010].
Peu d’articles rappellent le contexte politique du Nigeria depuis dix ans et encore moins font l’effort d’explorer les raisons économiques, sociales et politiques de ces affrontements.

La Croix du 09/03/2010 :

«Pour mobiliser les troupes, il est plus facile de mettre en avant la différence religieuse. Mais la réalité est autre : le nord, pauvre, convoite les terres fertiles du sud, beaucoup plus riche. Le conflit n’est pas religieux, il est économique et politique.»

France 24 du 09/03/2010 :

Ce qui me semble gênant dans la façon dont la presse locale et internationale relate les faits, c’est d’opposer des ethnies, les Haoussas et les Fulanis, majoritairement musulmans, d’un côté, et les Berom, majoritairement chrétiens de l’autre. Ces violences, auxquelles nous assistons depuis 2001, sont d’abord le fait de milices armées, non de populations ou d’ethnies qui prennent des machettes pour s’entretuer.

En 1999, le président du gouvernement local de Jos, un chrétien du People Democratic Party (PDP, parti du président nigérian), a ainsi retiré aux musulmans leur « certificat d’indigénéité ». Ce certificat donne des droits : accès à des postes dans l’administration des gouvernements locaux, aux écoles publiques et aux universités, à la propriété, par exemple.

Or si, au Nigeria, cette division entre indigènes et non indigènes est acceptée dans l’ensemble, ce n’est pas le cas dans l’État du Plateau. Les Haoussas, qui ont été les premières populations de la ville de Jos, se disent autant autochtones que les populations locales du Plateau. Ainsi, les affrontements qui ont lieu depuis 2001 sont, d’après ce que j’en comprends, une remise en question de cet équilibre politique précaire entre indigènes et non indigènes.

Le Figaro du 09/03/2010 :

Cet accès de violences organisées n’est que le dernier d’une longue vendetta, dans laquelle les deux ethnies jouent tour à tour le rôle de victimes et de bourreaux. D’après les ONG et les leaders communautaires, le massacre du week-end a été perpétré en représailles du précédent, qui avait fait 300 morts à Kuru Kuruma, à quelques dizaines de kilomètres de là le 19 janvier. Les mêmes scènes s’étaient alors déroulées : attaque d’un groupe armé, femmes et enfants assassinés à la machette. Mais cette fois les assassins étaient des Beroms chrétiens, et les victimes des musulmans.

Plus de 13 500 personnes sont mortes ainsi dans des massacres alternés depuis la fin de la dictature militaire en 1999, selon Human Rights Watch. Les raisons de ces tueries sont connues. Elles ne sont pas confessionnelles, comme l’admet l’archevêque de la capitale Abuja, Mgr John Onaiyekan. «On se tue pas à cause de la religion, a déclaré hier le prélat, mais pour des revendications sociales, économiques, tribales et culturelles.» Comme souvent en Afrique, la pauvreté joue un rôle central, et la violence est d’autant plus grande que les ressources à partager sont plus maigres.

Au Nigeria, cette compétition sanglante est aggravée par un système hérité de la colonisation britannique, et renforcé par les gouvernements successifs depuis l’indépendance, celui des «indigènes». Dans chacun des états fédérés, un ou plusieurs groupes ethniques, désignés officiellement comme les habitants originels, bénéficient de privilèges refusés aux autres citoyens, postes de fonctionnaires ou places à l’université par exemple. Le côté artificiel de ce concept identitaire n’est nulle part ailleurs plus flagrant que dans l’état du Plateau, créé en 1976 pour quelques ethnies, en majorité chrétienne, dont les Beroms victimes du dernier massacre. Les éleveurs haoussa-fulani, pourtant présents, parfois, depuis le XIXe siècle, réclament en vain le label «indigènes» se heurtant au refus des Beroms, qui s’accrochent à leurs avantages.

Ces affrontements s’inscrivent non seulement dans un contexte politique fragilisé par la transition à la suite de l’hospitalisation du président Umaru Yar’Adua et par le fait que Goodluck Jonathan ne semble pas pressé de quitter la présidence par intérim [4], mais aussi dans un contexte géopolitique de tension pour le contrôle du pétrole.

Un autre facteur de conflit tient à la répartition des ressources. Les redevances du pétrole et du gaz, dont le Nigeria est tellement dépendant, proviennent pour l’essentiel du delta du Niger, une zone où prédominent les minorités et qui englobe plusieurs États : Delta, Edo, Akwa-Ibom, Cross River, Rivers et Bayelsa. Se sentant trahis et abandonnés depuis des années, ces États ont accusé le gouvernement central de détourner leurs ressources au profit du développement d’autres zones, menaçant de reprendre le contrôle de leur production.
Courrier international du 09/03/2010 [5].

Au-delà du Nigeria, c’est toute l’Afrique de l’Est qui est un terrain de chasse pour les compagnies pétrolières occidentales :

Les grandes compagnies pétrolières se sont lancées dans la course. Le groupe français Maurel & Prom fore au large de la Tanzanie, l’américain Anadarko et le norvégien Statoil au large du Mozambique, dans le bassin de Rovuma.
Le groupe britannique Tullow s’est livré à une véritable bataille contre l’italien Eni pour le contrôle des gisements ougandais du lac Albert, qu’il n’a remporté que début février. Tullow était associé jusque-là au canadien Heritage Oil, qui lui a cédé ses 50% dans deux blocs pétroliers.
AFP-Google Actualités du 09/03/2010.

La guerre commerciale entre les compagnies pétrolières, l’intervention des multinationales, des États-Unis, de l’ONU et des organisations dites humanitaires dans les affaires des États soi-disants indépendants pèsent lourd sur l’avenir de l’Afrique de l’Est et sur celui du Nigeria en particulier.

09/03/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
Veille d’information Afrique, Monde en Question.
Veille d’information Nigeria :
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Yahoo! Actualités
Dossier documentaire & Bibliographie Afrique, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.


[1] GOUTEUX Jean-Paul, Le Monde, un contre-pouvoir ? – Désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, L’esprit frappeur, 1999 [AcrimedLe cobaye internationalLMSINo PasaranPressAfrique].
Le lecteur découvre comment Le Monde – mais il ne fut pas le seul – a épousé la version d’un conflit ethnique (démenti par tous les africanistes qui connaissent le sujet), accrédité la version présentée par les services de renseignement français et présenté les Tutsis comme aussi dangereux, si ce n’est plus, que les génocidaires. L’analyse de Jean-Paul Gouteux met également en évidence comment même des informations exactes peuvent être une condition de diffusion de la désinformation et comment Le Monde a confié à quelques prises de position dans les pages « Débats » le soin de dire une vérité que l’on ne parvenait à découvrir ni dans ses éditoriaux ni dans ses articles d’information.
[2] Voir comment l’im-Monde présentait les massacres de janvier :
• Au Nigeria, des violences interreligieuses éprouvent un pouvoir fédéral affaibli, Le Monde du 21/01/2010.
• 150 corps découverts dans des puits au Nigeria après des combats inter-religieux, Le Monde du 23/01/2010.
[3] Une dépêche AFP, publiée par Le Figaro, du 10/03/2010 dément le chiffre de 500 morts : Les massacres perpétrés le week-end dernier près de Jos, dans le centre du Nigeria, ont fait 109 morts, a déclaré aujourd’hui le responsable de la police de l’État du Plateau, démentant le bilan de 500 morts initialement annoncé.
[4] AFP-Google Actualités du 05/03/2010 :

Dix jours après son retour surprise au Nigeria après son hospitalisation à l’étranger, le président Umaru Yar’Adua n’a toujours pas été vu en public et les interrogations sur la direction du pays, assurée par son vice-président, sont toujours aussi vives.
Le pays est devenu « une sorte de no man’s land », résume l’analyste politique Chidi Odinkalu, exprimant les interrogations relayées quotidiennement par la presse: qui gouverne ? quel est l’état de santé réel du président, en fonction depuis avril 2007 ?
Hospitalisé trois mois en Arabie saoudite pour une grave affection du coeur, M. Yar’Adua, 58 ans, est rentré par surprise au Nigeria dans la nuit du 23 au 24 février. Mais il est resté invisible, et aucun responsable politique ne l’a officiellement rencontré depuis.
Le 10 février, le vice-président Goodluck Jonathan est devenu président par interim, à la demande du Parlement qui craignait que l’absence prolongée du chef de l’État ne plonge dans le chaos le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique et 8e exportateur mondial de pétrole. Mais cette situation, déjà contestée par des juristes et certains membres du gouvernement, est rendue encore plus incertaine par le retour au Nigeria de M. Yar’Adua.
Sa présence « est comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête » de M. Jonathan et pourrait préluder à un « désastre », a estimé mercredi Lai Mohammed, le porte-parole du principal parti d’opposition Action Congress (AC).

Lire aussi :
• L’ombre de Yar’Adua plane sur le pouvoir de Goodluck Jonathan, AFP-Jeune Afrique du 05/03/2010.
• Deux clans, deux Présidents à la tête du Nigeria, Le MondeLe Quotidien du 05/03/2010.
[5] Lire aussi :
• Quand une péninsule pétrolière change de mains, Le Monde diplomatique, Octobre 2008.

Génocide colonial au Rwanda


À l’occasion du voyage du Président de la république française au Rwanda, la Fabrique de l’Histoire diffuse ce vendredi une balade documentaire enregistrée à l’occasion du quinzième anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis au Rwanda.

En compagnie de l’historienne Hélène Dumas, nous cheminons aux alentours de Kigali, sur la commune de Shyorongi, qui a connu ne nombreux massacres pendant le printemps 1994. Nous y croisons Joséphine, veuve, dont l’enclos funéraire dans lequel est enterrée sa famille vient d’être forcé par des voisins.

Dans un paysage verdoyant et tranquille, le souvenir des massacres surgit de la bouche des survivants ou des historiens, rappelant l’ampleur du génocide.

La Fabrique de l’Histoire

Sélection bibliographique :
• GOUTEUX Jean-Paul, Un génocide secret d’État – La France et le Rwanda 1990-1997, Éditions Sociales, 1998 et L’esprit frappeur, 2009 [La nuit rwandaise].
• VERSCHAVE François-Xavier et CORET Laure (sous la direction de), L’horreur qui nous prend au visage – L’État français et le génocide au Rwanda, Karthala, 2005 [BooksGoogleSurvieTélécharger].
Par respect pour les victimes du génocide rwandais, organisé avec la complicité du gouvernement Mitterrand et des médias dominants, on peut se dispenser de lire les journalistes qui ont nié, ignoré ou déformé l’événement, mais qui ont publié, souvent longtemps après, des récits-spectacles destinés à mettre en valeur leur ego. Liste non exhaustive de ces charognards : Florence Aubenas, Laure de Vulpian, Jean Hatzfeld… [1]

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Rwanda, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Afrique, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.


[1] Note du 02/03/2010.
Les livres de Jean Hatzfeld bénéficient d’une excellente couverture médiatique car, fondés sur une approche compassionnelle du génocide, ils permettent d’évacuer les responsabilités politiques des gouvernements français et rwandais. Ainsi l’auteur prétend que le génocide rwandais serait la conséquence de «la pureté satanique de la malfaisance» inhérente à la condition humaine… C’est ce discours moralisateur, à la mode dans les médias dominants, que je dénonce au risque de choquer.

Jean Hatzfeld, dans une interview accordé au Monde 2, avoue avoir réalisé un travail littéraire et s’être fait l’intercesseur des rescapés pour résoudre son problème personnel : le mot génocide était tabou dans sa famille. Ses récits Dans le nu de la vie, Une saison de machettes et La stratégie des antilopes, auquel je fais référence implicitement, sont parus au Seuil dans la collection Fiction et Cie.

Le qualificatif charognard, qui a choqué certains lecteurs, fait référence explicitement à ce que Jean Hatzfeld écrivait dans L’Air de la guerre «la guerre est un espace de liberté extraordinaire» ; aux critiques qui disent que «à force de travailler la langue puissamment poétique de ses témoins rwandais, Jean Hatzfeld bâtit une œuvre» ; et implicitement au roman de Joëlle GARDES Le charognard, Editions du Rocher, 2007 [La Presse LittéraireNouvelObsParis-Sorbonne].

Le Grand Ecrivain, pour nourrir ses fictions, pillait dans la vie de ceux et celles qu’il manipulait, trompait, exploitait, méprisait après les avoir subjugués, la matière de ses romans.
NouvelObs

Lire aussi :
• COQUIO Catherine, Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation, PressAfrique.
• SAINT-EXUPÉRY Patrick de, L’Inavouable – La France au Rwanda, Les Arènes, 2004 [Introduction].
En Afrique, la France se bat depuis cinquante ans pour conserver son empire. La décolonisation n’a pas été une rupture, juste une étape. Avec le temps, nos dirigeants ont simplement privilégié l’ombre, perfectionnant certaines techniques forgées durant les guerres coloniales : les opérations secrètes, l’enseignement de la « guerre révolutionnaire », cette doctrine de manipulation des foules…
Au Rwanda, notre politique fut une réussite. Techniquement – je veux dire si l’on se débarrasse de ces concepts encombrants que sont le bien et le mal, l’humain et l’inhumain, l’acceptable et l’inadmissible -, nous fûmes au sommet. La mystification est une figure de la guerre. Nous la pratiquâmes avec une maîtrise qui glace le sang. Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. Nous leur avons donné des armes, une doctrine, un blanc-seing.

De l'armée coloniale à l'armée néocoloniale


GRANVAUD Raphaël, De l’armée coloniale à l’armée néocoloniale (1830-1990), Survie, 2009 [Télécharger]
Cette brochure accompagne la parution du n°23 de la collection des «Dossiers noirs» de Survie intitulé Que fait l’armée française en Afrique ?, écrit par l’auteur et publié par les éditions Agone, en octobre 2009.

Tandis que ce «Dossier noir» traite essentiellement de la période la plus récente (1990-2009), cette brochure le précède chronologiquement et présente une synthèse sur le thème de l’armée française et de l’Afrique allant de la période coloniale à la première période néocoloniale, jusqu’à la fin de la guerre froide.

Lire aussi :
• GRANVAUD Raphaël, Que fait l’armée française en Afrique ?, Agone, 2009 [AfriradioAlternative libertaireDailymotionTélé Libertél’HumanitéSurvieDossier presse].
Que fait l’armée française en Afrique ? Et de quel droit s’y trouve-t-elle encore aujourd’hui ? Si l’on en croit les discours officiels, elle n’y aurait plus depuis longtemps que des missions humanitaires et de maintien de la paix. La page du néocolonialisme et de la Françafrique aurait été tournée en même temps que finissait la guerre froide.
Ce « Dossier noir » examine, à travers de nombreux exemples concrets, la réalité de cette présence depuis deux décennies. Après un retour sur le dispositif néocolonial mis en place au lendemain des indépendances, il analyse – notamment à travers les conflits en Côte d’Ivoire ou au Tchad – les interventions militaires censées illustrer la « nouvelle » politique africaine de la France.
Entre héritage colonial et stratégies pour s’adapter à l’évolution des rapports de force internationaux, cette politique n’a jamais cessé d’être criminelle.
Dossier documentaire Afrique, Monde en Question.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.

Printemps colonial


Deux enseignes de grands magasins font leur campagne publicitaire de printemps sur le même thème, illustré par des affiches dignes de la république coloniale. Cet article en propose une analyse sémiologique et politique.

Galeries Lafayette

L’image est composée d’une photo et de textes [1].
La photographie sur un fond blanc montre une femme noire presque nue, mi-allongée et mi-assise sur (ou dans) quelque chose qui a l’apparence d’un lit. D’une main, elle téléphone avec un mobile en regardant le spectateur, et de l’autre elle tient (et/ou caresse) un chien. Un ordinateur portable, ouvert, est exposé au deuxième plan.
Trois éléments textuels : en haut de l’affiche, le logo des Galeries Lafayette ; en surimpression sur le haut de la photographie, le titre de la campagne « Los Angeles fashion* » simulant une écriture manuscrite ; en bas de l’affiche, le slogan de la campagne « La mode vit plus fort » en capitales d’imprimerie.

La lecture du décor de la photographie de cette affiche est polysémique. Certaines personnes voient un lit circulaire, d’autres un écrin ou une boîte à bijoux, d’autres un hamburger. Ces trois lectures sont valides, ce qui fait la force de cette image, souligné par le slogan « plus fort ». Tous les détails de la composition de ce décor jouent sur la polysémie visuelle entre un lit et un hamburger.
Le socle, par sa forme et sa couleur, évoque un pain rond ; le matelas, la viande hachée cuite ; le tulle vert, une feuille de salade ; le coussin rouge, la tranche de tomate ; la femme, presque nue, le supplément de viande ; les trois coussins verts, des rondelles de cornichons ; le disque, perpendiculaire, le chapeau du pain.

Le message est clair. Aux Galeries Lafayette, la mode vit plus fort en mot et en image. L’enseigne mise sur un exotisme situé aux États-Unis (à Los Angeles, l’ultime frontière dans l’imaginaire américain) et mis en scène par une femme noire, chair crue, offerte aux appétits dans l’écrin hight-tech d’un lit en forme d’un hamburger version Big Mac. Les Galeries Lafayette s’affichent comme un lieu de plaisir où le consommateur peut satisfaire toutes ses faims, découvrir l’inattendu et donc repousser les limites de ses désirs.

Printemps


Source : Printemps

L’image est composée d’un dessin, d’une photo et de textes.
La photographie sur un fond en dégradé blanc crème montre une femme noire dans une pose acrobatique suggérant la danse et la peinture en action. Elle se projette en avant en repoussant ses bras vers l’arrière (jet de peinture sur le fond) et en regardant le spectateur.
Le décor dessiné représente un sac incliné d’environ 20° – la figure est incomplète – sur lequel s’inscrit le nom de l’enseigne ; des taches de peinture jaune, orange et rouge.
Trois éléments textuels : en haut et à gauche de l’affiche, les dates de l’opération ; inclus dans le dessin du sac, le logo du Printemps ; au tiers inférieur et à gauche, le slogan « Africa instinct » simulant une technique de la rue (texte et/ou dessin au pochoir).

La lecture des trois plans de l’image crée un mouvement du regard selon un triangle horizontal – Printemps / femme noire / Africa instinct – dont la pointe est le modèle. De manière univoque, le sac évoque le quadrilatère du magasin ouvert dans l’angle inférieur gauche ; la femme, la figure dansante du produit d’appel ; le slogan, la motivation d’achat. Quel que soit le point d’entrée dans l’image, le regard circule selon un parcours fléché – lignes brisées symbolisées par la position de la jambe droite du modèle.

Tous les éléments de cette image concourent à exprimer le même message. Au Printemps, l’impulsion de l’instinct prime. L’enseigne mise sur l’exotisme de la femme noire, très noire, pour nous inviter à une libération sauvage et festive de nos pulsions. Le Printemps s’affiche comme un lieu où le consommateur peut satisfaire ses fantasmes sur le mode de la danse des couleurs.

Opérations coloniales

Ces deux campagnes publicitaires partagent, dans le temps et dans l’espace, la même culture coloniale. Les deux enseignes sont localisées à Paris dans le même quartier et ont une frontière commune. La campagne des Galeries Lafayette se déroule du 5 au 29 avril et celle du Printemps du 6 avril au 13 mai.

Sur le fond, ces publicités se focalisent sur les fantasmes de la femme en général et de la femme noire en particulier. Elles réactivent tous les clichés de l’imagerie coloniale [2] qui agissent comme la justification de l’appropriation des terres, de la réduction en esclavage et du massacre des indigènes. La République, de la IIe à la Ve, s’est arrogé ce droit drapé de la bonne conscience du devoir «de la civilisation contre la barbarie» [3].
La valorisation du corps noir illustre l’antinomie profondément ancrée dans la culture occidentale entre corps et esprit [4]. Le corps de la femme noire est doublement fantasmatique, car il évoque cette « nature sauvage » prêtée à la femme et particulièrement à la femme noire, objet à la fois de fascination et de répulsion.

Si ces deux opérations [5] reflètent la réactualisation des préjugés coloniaux et racistes, celle du Printemps est d’autant plus perverse qu’elle s’accompagne d’un discours culturel et humanitaire.

L’événement Africa Instinct/Expressions Africaines se veut commercial, mais aussi culturel et humanitaire. Explications de Claudine Verry, responsable du département concept et style.
«La vraie raison, c’est surtout le mélange des cultures. L’Afrique est une source d’émotion et esthétique incroyable. […] Il a aussi les produits fabriqués en Afrique qui sont primaires, au sens joli du terme.»
«Mais pour avoir côtoyé Alphadi, je l’ai trouvé très bien et adorable. Il a une énergie hallucinante.»
«Et je pense que les histoires de fusion de cultures, ça peut plaire. C’est dans l’air du temps.»
«Nous souhaitons qu’un maximum de gens vienne, que cet évènement soit joyeux et festif, au-delà du propos commercial.»
«Les marques auxquelles nous avons fait appel, comme As’Art et CSAO (qui ont un côté plus brut et plus recyclage, plus coloré, plus mode), travaillent avec des Africains. […] Nous avons des équipes de chefs de produits qui parcourent les salons et les fournisseurs qui s’occupent de cela. Et ensuite, ils cherchent à créer une cohérence, un esprit et une vision qui correspond au Printemps
«L’idée était aussi d’avoir quelques actions humanitaires. […] On ne peut pas parler d’Afrique si on n’a pas la décence de parler du côté humanitaire. C’est la moindre des choses.»
Source : Afrik.com.

L’affiche de la femme noire donc sauvage réactive celle des zoos humains, présentés à partir des années 1870 jusqu’au milieu des année 1920 ; celle de Joséphine Baker, «Vénus noire» des années 1920-1930 ; celle de la pornographie coloniale et ouvertement raciste de la fin de XIXe à la fin des années 1930 ; celle de l’exposition colonial de 1931 qui marqua les esprits jusqu’aux années 1960 [6].

Au moment où le gouvernement français intervient militairement au Tchad pour maintenir les intérêts des compagnies pétrolières et des marchands d’armes, les opérations publicitaires des Galeries Lafayette et du Printemps se révèlent être des opérations de propagande où les arguments culturel et humanitaire masquent la réalité coloniale.

Serge LEFORT
20 avril 2006


[1] La mise en page du texte dans l’image reproduite sur le site et décrite ici diffère de celle des abri-bus parisiens.
[2] BLANCHARD Pascal et BANCEL Nicolas, De l’indigène à l’immigré, Découvertes, Gallimard, 1998.
[3] En 1885, Jules Ferry, alors président du Conseil se fait l’avocat de cette idéologie :
«Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures…»
«Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…»
MANCERON Gilles (textes présentés par), 1885, le tournant colonial de la République, La Découverte, 2006, p.60-61.
[4] J’ai devant moi un des porteurs recrutés au dernier village. C’est un Laka. Quelle belle bête, pleine de sang et bien racée. Le poids de la caisse n’a aucune importance pour lui. Il marche à son allure vive, élégante, un peu dansante, très légère et donnant un peu l’impression de l’envol. Pourquoi les humanistes de France ne veulent-ils pas admettre que la tête du Noir est faite pour porter des caisses et celle du Blanc pour penser ?
Ernest Psichari, Carnets de route, 1907.
[5] «Campagne» et «Opération» sont des termes utilisés dans les champs du discours militaire et publicitaire.
[6] Sélection bibliographique (en plus des ouvrages déjà cités) :
• BLANCHARD Pascal et LEMAIRE Sandrine (dirigé par), Culture coloniale – La France conquise par son Empire 1871-1931, Mémoires n°86, Autrement, 2003.
• BLANCHARD Pascal et LEMAIRE Sandrine (dirigé par), Culture impériale – Les colonies au cœur de la République 1931-1961, Mémoires n°102, Autrement, 2004.
• Hérodote, La question postcoloniale, Hérodote n°120, La Découverte, 2006.
• RUSCIO Alain, Amours coloniales – Aventures et fantasmes érotiques de Claire de Duras à Georges Simenon, Complexe, 1996.
• TARAUD, La prostitution coloniale – Algérie, Tunisie, Maroc 1830-1962, Payot 2003.