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Discours incantatoire


Le camarade Alex a publié trois articles [1] qui relèvent davantage d’un procédé incantatoire, digne des années 70, que d’une analyse politique des premières mesures du gouvernement Raffarin. Les expressions « programme anti-ouvrier », « état policier » et « crise politique », dont l’AJS-OCI était très friande, paraissent d’autant plus décalées que le contenu des articles fait l’impasse sur la démonstration attendue.

En quoi la déclaration de politique générale de Jean-Pierre Raffarin serait un « programme anti-ouvrier » ? D’après l’auteur, le gouvernement préparerait « ouvertement des mesures anti-grèves », mais aucun argument n’étaye sérieusement cette thèse. En réalité, les mesures annoncées visent surtout les jeunes des banlieues. Ce qui veut dire que le gouvernement ne s’attaque pas frontalement à la classe ouvrière, mais à la « classe dangereuse » [2] des jeunes exclus que Chevènement, ministre socialiste, avait appelé « sauvageons » et que Raffarin nomme « jeunes délinquants ». Cette politique n’est donc pas nouvelle : les socialistes l’ont conduite en sous-main et la droite en fait une priorité car elle sait que la peur des banlieues touche les couches populaires qui sont souvent les victimes des délits de proximité.

Dire que « Les projets de loi sécuritaires préparent le passage à un état policier » n’est pas sérieux. Comment comparer les rodomontades d’un Nicolas Sarkozy à Nanterre avec les arrestations massives de militants par la junte militaire en Grèce en 1967 ou au Chili en 1973 ? Une analyse plus fine montre que le gouvernement Raffarin joue les petits bras en créant des postes d’auxiliaires de police ou de justice à peine formés aux missions de proximité. Nous sommes très loin des opérations « de l’armée française dans la casbah d’Alger ». Là encore Raffarin ne fait qu’accentuer une politique initialisée par Jospin pour tenter de faire croire que le gouvernement traite sur le fond la violence sociale dans les banlieues [3].

Croire que le débat, qui s’est déroulé en coulisse au sein de l’UMP sur l’opportunité d’une prescription de l’abus de biens sociaux, aurait provoqué « une crise politique » revient à créditer l’UDF d’une virginité dont elle ne peut se réclamer et à la gauche d’un sursaut de « civisme » dont elle n’a pas fait preuve notamment dans l’affaire Elf. En fait de crise, nous avons assisté à des man?uvres d’exorcisme de la part d’une classe politique – gauche et droite confondues – qui voudrait bien s’auto-amnistier, mais qui n’ose pas le faire et se reproche mutuellement d’en avoir l’intention. En définitive, Chirac n’a pas été aussi loin que Mitterrand sur ce point [4].

Serge LEFORT
27 septembre 2002


[1] Trois articles :
Le nouveau premier ministre français présente son programme anti-ouvrier
Les projets de loi sécuritaires préparent le passage à un état policier
La tentative d’auto-amnistie du gouvernement Raffarin provoque une crise politique
[2] François DUBET, La galère : jeunes en survie, Fayard, 1987.
[3] Michel WIEVIORKA, Violence en France, Seuil, 1999.
[4] La loi du 15 janvier 1990, « relative à la limitation des dépenses électorales et à la clarification du financement des activités politiques » amnistiait les délits antérieurs.

"Notre bilan est nul"


« Travailleuses, travailleurs, Lutte ouvrière n’a pas progressé d’une manière significative à l’élection présidentielle et a reculé aux élections législatives. Notre organisation est trop faible pour intervenir politiquement dans les entreprises et dans les quartiers. Le stalinisme a tué le socialisme. Nous ne sommes rien. Si vous souhaitez malgré tout construire le Parti capable « de peser en permanence sur la vie politique et d’y représenter les intérêts de la classe ouvrière », laissez-nous un message en poste restante. »

Arlette Laguiller n’a pas prononcé ce discours croiront ceux qui espèrent que LO puisse encore représenter une alternative à la défaite du Parti socialiste et du Parti communiste le 21 avril et au ralliement en fanfare de la gauche plurielle sous la bannière de Jacques Chirac. Patience camarades, lisez attentivement les deux derniers numéros de Lutte de classe [1] et votre rêve deviendra un cauchemar.

Vous pensez que les organisations trotskystes ont gagné 3 millions de voix et que cela signifie une radicalisation significative de l’électorat alors que Lionel Jospin, en perdant 2,5 millions de voix, fut massivement désavoué. LO vous ramène à la réalité : « La presse s’est empressée d’additionner ces voix pour constater qu’avec 2 973 383 voix et 10,44 % des suffrages exprimés, l’extrême gauche a fait une percée électorale sans précédent. D’autant plus remarquable qu’en même temps le score du PC est tombé à 3,37 %. Et de broder sur le thème de l’extrême gauche en passe de prendre la place d’un Parti Communiste moribond. Le sensationnalisme journalistique n’a cependant pas grand chose à voir avec la réalité politique. »

Vous avez compris camarades, tout est de la faute des journalistes ! Il existe un complot médiatique qui voudrait vous faire croire que les trotskystes représentent quelque chose dans ce pays. En vérité, notre score électoral est « du même ordre qu’en 1995 ». Nous n’avons progressé que de 14 493 voix. « L’extrême gauche […] n’a pas gagné», car « il faut être capable d’aller à contre-courant, de résister aux pressions » d’un million six cent trente mille et quarante-cinq électeurs en notre faveur. Fuyez camarades, le nouveau monde est derrière vous !

Vous pensez que la défaite de la gauche gouvernementale n’est pas la vôtre, grave erreur camarades. LO vous encourage au défaitisme à la suite « du déclin du mouvement ouvrier politique, du découragement des militants et des adhérents du PC en particulier, dégoûtés, désorientés et poussés à l’abandon […] ». Et, si vous avez encore un petit espoir en l’avenir, LO vous avertie que « Sur la base de résultats faibles pour les deux organisations, la LCR a obtenu des résultats légèrement supérieurs. Pour l’instant, les deux organisations sont trop petites, avec des capacités militantes trop réduites, pour pouvoir, dans le contexte social actuel, compenser de façon volontariste une évolution générale vers la droite et marquée surtout par un découragement profond dans l’électorat populaire. »

Mais courage camarades, car « nous avons bien du chemin à parcourir » avant de sortir de notre isolement et « mériter une influence stable sur une fraction significative du monde du travail aussi bien dans les entreprises que dans les quartiers populaires ». LO veut bien créer un parti, mais seulement quand il n’y aura plus d’exclus, plus de pauvres, plus de chômeurs, plus de travailleurs précarisés, plus de jeunes dans les banlieues, plus d’immigrés avec ou sans papiers et quand « le prolétariat voudra sortir du système ». LO sera prête quand les conditions objectives seront mûres, dans mille ans peut-être. D’ici-là, il faut s’accrocher camarades et « ne pas jeter l’éponge ».

Hélas, ce discours mortifère n’est pas nouveau [2]. Hardy (Robert Barcia, dirigeant de LO) dit en 1992 que Mai 68 « ne fut pas une crise sociale très profonde, même s’il y eut une grève générale. On a vu dans les entreprises ce que cela donnait. On a vu l’absence de détermination des gars. Aurions-nous été mille, cinq mille même, présents dans les boîtes, on n’en aurait rien tiré de plus. » Il poursuit : « Notre bilan est nul […]. Nous sommes un petit groupe, et même pas un petit groupe. Nous ne sommes rien. […] Implantés, nous ne le sommes dans aucune entreprise. Nous ne l’avons jamais été. Notre politique, notre stratégie a été de tenter d’être « présents » dans les plus grandes. […] Depuis des années et des années, nous n’avons pas été en situation de déborder les organisations syndicales. Pas parce que nous sommes faibles. Mais parce que la combativité propre des travailleurs n’a pas dépassé ce que les bureaucrates pouvaient reprendre à leur compte. »

Vous voilà prévenus camarades, il ne s’est rien passé le 21 avril ! Les 3 millions d’électeurs, qui se sont déplacés – dans le contexte d’une abstention record – pour mettre dans l’urne le bulletin d’un candidat se réclamant du trotskysme, ne représentent rien. Nous ne méritons pas cette reconnaissance, car « seule une petite minorité » a réalisé « ce choix conscient ». En lui apportant son soutien, Madame de Fontenay a-t-elle compatie pour la pauvre Arlette qui porte sur ses épaules le fardeau de LO depuis 1974. Mais Arlette s’accroche, y compris sur les plateaux télés les plus racoleurs, car il faut tenir camarades puisque la situation est désespérée. Pas question de quitter un bateau qui coule. Que faire ? Rien ! Qui n’éprouve pas le vertige face au vide ? Certainement pas LO, qui use ses militants dans le refus obstiné d’apparaître comme une direction de rechange pour « ceux qui veulent changer radicalement la société ».

Serge LEFORT
31 juillet 2002


[1] Lutte de classe n°65, mai-juin 2002 et Lutte de classe n°66, été 2002.
[2] La suite de ce paragraphe est tirée de Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002 p.498 et 499.

Quelles perspectives après le 21 avril ?


Les élections, qui se sont déroulées en France du 21 avril au 9 juin 2002, revêtent une importance politique aussi essentielle qu’inédite. Le discrédit des partis de gauche et la démission des organisations d’extrême gauche, le soir du 21 avril, a créé un vide politique qu’il est urgent d’occuper avant que l’extrême droite national-populiste ne s’en empare.

La position des partis de gauche ne fut pas surprenante après 21 ans de participation au pouvoir. Le Parti socialiste, depuis sa refondation en 1971 sous la direction de François Mitterrand jusqu’à la démission brutale de Lionel Jospin en passant par son adhésion au néolibéralisme (le «tournant de la rigueur» de 1983), a simplement géré les affaires du capitalisme français. Le Parti communiste s’est aligné sur cette politique de collaboration de classe en échange de strapontins ministériels. Et, alors que les travailleurs ont massivement désavoué cette politique [1], le PS comme le PCF, pour éviter tout débat sur les raisons de leur échec, ont appelé à voter sans conditions pour Jacques Chirac.

La position des organisations d’extrême gauche, fortes de 3 millions de voix, fut dramatiquement démobilisatrice. D’abord, au lieu d’analyser ce vote comme le signe d’une radicalisation d’une partie de l’électorat, chaque organisation a fait les comptes de sa propre boutique [2]. Ensuite, au lieu de proposer une stratégie de rupture avec la gauche, les organisations trotskystes ont refusé d’assumer leurs responsabilités historiques. La Ligue communiste révolutionnaire a rejoint le camp du candidat de la droite, baptisé pour l’occasion le meilleur rempart contre l’extrême droite. Lutte ouvrière, après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, a donné une consigne ambiguë qui abandonnait les travailleurs à un choix individuel.

Les organisations trotskystes avaient la légitimité politique, acquise dans les urnes avec 10,43 % des votes exprimés, et les moyens de mener une campagne offensive contre Le Pen et contre Chirac (les deux candidats de la réaction), d’organiser le boycott [3] du second tour de l’élection présidentielle et d’expliquer ce mot d’ordre :

Le Pen est présent au deuxième tour par défaut, c’est-à-dire non par une adhésion à ses slogans national-populistes, mais parce que Lionel Jospin a perdu 2,5 millions voix du fait de la politique anti-ouvrière du gouvernement de la «gauche plurielle».
L’extrême droite ne représente pas un danger réel, car Le Pen n’a progressé que de 234 200 voix par rapport à 1995 et il ne bénéficie pas d’une implantation sociale susceptible de renverser la tendance, c’est-à-dire l’impossibilité de l’emporter.
Jacques Chirac a instrumentalisé le thème de l’insécurité pour provoquer la peur des banlieues et apparaître comme l’homme providentiel, seul capable de rétablir « l’autorité de l’État ». Ne lui donnons pas les moyens de mener cette politique réactionnaire !
Face à Le Pen, Jacques Chirac est sûr de l’emporter avec les seules voix de droite. Chaque voix de gauche en faveur du candidat bourgeois, qui fuit la justice, crédibilise sa stratégie bonapartiste pour mener une politique antisociale. Non à Le Pen ! Non à Chirac !
La crise, qui secoue aujourd’hui les marchés financiers, est aussi celle de toutes les institutions mises en place pour contrôler l’anarchie du système et maîtriser ce que les réformistes du mouvement Attac appellent pudiquement les « abus » de l’économie néo-libérale. Ils sont en fait le résultat logique d’une économie-casino dans laquelle les flambeurs privatisent les gains et socialisent les pertes.

Le recul de Jean-Pierre Raffarin, qui a désavoué Francis Mer son ministre de l’Économie et des Finances devant la crainte d’une colère des couches populaires contre les hausses annoncées des tarifs d’EDF et de la Poste, illustre le vrai rapport de force entre une droite toute puissante au Parlement et les travailleurs – surtout les couches les plus opprimées : les immigrés, les jeunes condamnés aux emplois précaires et les exclus.

La question qui se pose, au lendemain d’une élection-plébiscite en faveur de Jacques Chirac à laquelle a contribué une gauche discréditée et une extrême gauche démissionnaire, est cruciale. Le terrain politique, laissé vide le 21 avril, ne le restera pas longtemps. Il est donc urgent que se constitue un Parti de gauche révolutionnaire qui représente les intérêts des travailleurs à l’échelle mondiale.

Serge LEFORT
25-27 juillet 2002


[1] Le PS a perdu 2,5 millions de voix, le PCF 1,6 millions de voix, les trotskystes ont gagné 3 millions de voix et, au total, les partis parlementaires ne représentent plus que 45,76 % des inscrits au lieu de 60,49 % en 1995.
[2] Pire encore, Lutte ouvrière refuse l’addition des voix d’extrême gauche en prétendant qu’elle serait une mystification des journalistes : «La presse s’est empressée d’additionner ces voix pour constater qu’avec 2 973 383 voix et 10,44 % des suffrages exprimés, l’extrême gauche a fait une percée électorale sans précédent. D’autant plus remarquable qu’en même temps le score du PC est tombé à 3,37 %. Et de broder sur le thème de l’extrême gauche en passe de prendre la place d’un Parti Communiste moribond. Le sensationnalisme journalistique n’a cependant pas grand chose à voir avec la réalité politique.» Lutte de classe n°65, mai-juin 2002.
[3] Appel du CIQI (WSWS).

Leçons d’une défaite


Le soir du 21 avril 2002, la gauche a délibérément préféré prendre le risque de perdre les élections législatives plutôt que de faire le bilan de sa défaite. Le Parti communiste français (PCF) et le Parti socialiste (PS) ont mobilisé leurs troupes pour les mettre au service de Jacques Chirac, le représentant de la bourgeoisie. La gauche gouvernementale a payé cash ce soutien inconditionnel en perdant 136 députés et en n’occupant plus que 31 % des sièges contre 54 % dans la précédente Assemblée. Si la droite a globalement gagné 148 sièges, c’est la nouvelle UMP qui occupe 64 % des sièges contre 23 % dans l’Assemblée sortante. Le 16 juin 2002, Jacques Chirac a pris sa revanche sur Valéry Giscard d’Estaing qui, le 19 mai 1974, avait pris l’avantage dans la course au leadership de la droite divisée. Il a gagné le combat qu’il mène depuis 1976, date de la création du RPR, pour dominer la droite issue du gaullisme en marginalisant l’UDF et en excluant le FN.

Défaites symboliques à gauche

Même si le PCF amortie sa chute en préservant un groupe parlementaire, la défaite de Robert Hue symbolise l’impasse de la politique du parti depuis 1981, fondée sur l’abandon de la lutte des classes en échange de quelques fauteuils ministériels. Le «tournant de la rigueur», mené par Pierre Mauroy en 1983, et le ralliement masqué de la gauche au néolibéralisme, a montré la réalité de la participation des communistes au gouvernement : servir de caution pour faire accepter à la classe ouvrière la politique anti-sociale du gouvernement. Cette aspiration à gérer les affaires de la bourgeoisie n’était pas nouvelle, puisque le PCF avait déjà vendu son influence sur la classe ouvrière, de 1945 à 1947, pour partager le pouvoir avec les sociaux-démocrates de la SFIO et les démocrates-chrétiens du MRP. Demain, le PCF jouera un rôle marginal dans la recomposition de la gauche.

Le PS reste la principale force politique à gauche, mais il est amputé de nombreuses personnalités sur lesquelles reposait la stratégie de Lionel Jospin. La chute de Martine Aubry à Lille, jadis bastion de la classe ouvrière, symbolise le désaveu politique du gouvernement Jospin. Elle illustre combien ce parti d’énarques [1] était loin des préoccupations des couches populaires. La loi sur les 35 heures, la loi Aubry que le gouvernement a voulu faire passer pour une conquête sociale à l’image de celle de 1936 sur les 40 heures, a surtout bénéficié aux travailleurs privilégiés du secteur privé. Cette loi a introduit la déréglementation de la durée hebdomadaire du travail au profit de l’annualisation, de la flexibilité et donc de l’individualisation de la durée du travail. La loi Aubry I a aussi permis aux entreprises de financer leur restructuration organisationnelle et managériale avec les aides de l’État. Elle a eu, selon tous les experts, des effets très limités sur l’emploi, puisque les créations subventionnées étaient déjà programmées, mais son financement fut et sera de plus en plus problématique. Ce sont les travailleurs précaires et les retraités, qui n’en bénéficient pas, qui paieront lourdement ce cadeau aux entreprises.

La déroute de Jean-Pierre Chevènement et de son Pôle républicain est symbolique à gauche, comme à droite celle du RPF et du MPF, de l’échec de l’idéologie «souverainiste» qui résistait au développement de l’Union Européenne. Le passage sans heurt à la monnaie unique, en janvier 2002, a sapé les bases d’une réaction nationaliste que seule l’extrême droite populiste revendique encore : «Les législatives ont fait place nette. Tous nos concurrents, villéristes, pasquaïens ou chevènementistes, ont été balayés.» (Bruno Gollnish, numéro 2 du FN, dans Libération du 22 juin 2002). L’UDF avait initialisé la conversion de l’État et du capitalisme français à l’Union Européenne afin que les entreprises françaises restent compétitives dans la réorganisation du marché mondial après la crise pétrolière de 1974, le PS et le PCF l’ont réalisé et le RPR s’y est rallié.

Enfin, les Verts subissent passivement l’échec de Dominique Voynet. Les écologistes, longtemps accrochés à l’idéologie «ni droite ni gauche», ont profité de la stratégie du PS de la «gauche plurielle», destinée en fait à réduire l’influence du PCF, pour participer au gouvernement. La remise en cause de la loi littorale en Corse a montré combien les écologistes étaient moins attachées à la défense de l’environnement – l’aménagement écologique du capitalisme – qu’à leur strapontin ministériel.

Fragilité d’une victoire à droite

La victoire de Chirac le 5 mai et celle de l’UMP le 16 juin restent très fragile. La nouvelle Assemblée, dominéepar l’UMP, ne représente pas le pays réel puisque plus de 42 % des électeurs ont refusé de choisir entre la gauche et la droite qui soutiennent le même projet politique, celui du néo-libéralisme. Ainsi, la majorité présidentielle ne représente que 28 % des inscrits. L’absence de représentation des 3 millions de voix d’extrême gauche et des 5,5 millions de voix d’extrême droite pèsera lourd dans les cinq ans à venir face aux 9,2 millions de voix de la gauche et des 10,8 millions de voix de la droite. Ces 8,5 millions de voix, exclus du Parlement, représentent, même d’une manière déformée, les exclus de la croissance et les exclus de la société : les travailleurs précaires, les chômeurs et les pauvres (RMIstes et SDF [2]).

Ces voix, la gauche les a ignorées pendant cinq ans et la droite ne les entendra naturellement pas. Le gouvernement Raffarin est bien décidé à transformer la victoire politique de Jacques Chirac et de l’UMP en victoire sociale et à faire payer aux travailleurs la défaite de la gauche gouvernementale en augmentant, par exemple, de 3,6 % le prix de la Carte Orange en Ile-de-France. Les partis de gauche ont fait faillite. Les organisations trotskystes qui, activement ou passivement, ont contribué au plébiscite en faveur de Chirac et donc à la victoire de l’UMP sont disqualifiées pour mener les luttes politiques de demain. Plus que jamais s’impose donc la nécessaire construction d’un parti qui représente les intérêts de classe des travailleurs à l’échelle mondiale.

Serge LEFORT
22 juin 2002
Publié en français par WSWS
Traduit en anglais par WSWS


[1] Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA) qui forme les élites, de gauche et de droite, aux fonctions de l’État.
[2] RMIstes, chômeurs en fin de droits qui touchent un Revenu minimum d’insertion (RMI) égale à environ la moitié du Salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC). Sans domicile fixe (SDF), exclus sans travail, sans revenus et sans toit.

Bilan d’une faillite


La campagne de l’élection présidentielle en France aurait pu être l’occasion d’un débat sur le trotskysme à la suite des révélations de l’appartenance de Lionel Jospin Premier ministre-candidat à l’OCI. Il n’en fut rien parce que l’intéressé a tout fait pour dissimuler son passé au sein de cette organisation et parce que le Parti des travailleurs (PT ex-OCI), la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et Lutte ouvrière (LO) sont restés sur la défensive.

Mensonges de Jospin

En 1995, des journalistes avaient déjà posé la question à Lionel Jospin, mais il avait farouchement nié son l’appartenance à l’OCI en prétextant qu’ils le confondaient avec son frère. Il a réitéré ses mensonges jusqu’au mardi 5 juin 2001 où, suite à un article publié dans Le Monde et à la question d’un député : «Un journal fait état de votre appartenance, jusqu’en 1971, à l’Organisation communiste internationale, mouvement trotskiste révolutionnaire. Il fait état de relations que vous auriez entretenues avec cette OCI jusqu’en 1981, tout en étant membre du Parti socialiste. Cet engagement, s’il est réel, n’était pas un engagement de jeunesse : c’était un engagement de l’âge mûr. Cette appartenance, vous l’avez toujours niée. Aujourd’hui, les circonstances me conduisent à vous demander si les faits relatés sont exacts, et si c’est le cas, pour quelles raisons les avez-vous jusqu’à présent dissimulé ?», Jospin a à moitié avoué : «Il est vrai que, dans les années 60, j’ai marqué de l’intérêt pour les idées trotskistes, et que j’ai noué des relations avec l’une des formations de ce mouvement. Il s’agit là d’un itinéraire personnel, intellectuel et politique, dont je n’ai en rien, si c’est le mot qui convient, à rougir.» en ajoutant «Par rapport à cette pensée, ces engagements, qui ont relevé de rencontres intellectuelles, de conversations privées, je n’ai donc à formuler ni regrets ni excuses. J’ai rencontré dans ces contacts quelques hommes remarquables, et cela a contribué à ma formation. Se pose une deuxième question: pourquoi n’en ai-je pas parlé plus tôt ? Eh bien, honnêtement, mesdames et messieurs les députés, parce que je crois que cela n’intéressait personne.»

Victoire transformée en défaite

Ce débat public fait d’autant plus défaut aujourd’hui que ces trois organisations trotskystes (le PT, la LCR et LO) ont recueilli près de 3 millions de voix le 21 avril 2002 à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle (soit presque le double qu’en 1995) alors que Lionel Jospin en a perdu 2,5 millions. Pour la première fois depuis l’exclusion de l’Opposition de gauche en 1927 et la liquidation physique de ses militants par la bureaucratie stalinienne (Trotsky fut assassiné en août 1940 à Coyoacán, dans la banlieue de México, sur l’ordre de Staline), des organisations se réclamant du trotskysme ont non seulement remporté un succès électoral dans la démocratie bourgeoise d’un pays développé, mais ont aussi gagné trois fois plus de voix que le Parti Communiste Français – dernier bastion stalinien en Europe.

Cet événement, qui aurait pu être majeur dans l’histoire du mouvement ouvrier international, a pratiquement été escamoté par les commentateurs et, surtout, il a été volontairement marginalisé par ceux-là mêmes qui venaient de remporter ce succès. Le silence du PT et les déclarations de la LCR et de LO ont eu pour effet de transformer cette victoire en défaite. Chaque organisation a comptabilisé comme un vulgaire épicier ses propres voix sans jamais en revendiquer la totalité, qui était pourtant le signe d’une radicalisation de plus de 10 % des électeurs. Trois millions de travailleurs, de chômeurs, de pauvres et d’exclus ont utilisé leur bulletin de vote pour dire «Non» à la droite et à la gauche gouvernementale qui avait trahi depuis longtemps les espoirs d’un changement politique et social. Pire encore, LO s’est désolidarisée de ceux qui avaient préféré le jeune facteur (Olivier Besancenot) à la retraitée du Crédit Lyonnais (Arlette Laguiller).

Le soir du 21 avril, les organisations trotskystes, fortes de leur audience qui allait bien au-delà de leur score électoral, avaient les moyens de s’adresser aux travailleurs, aux militants du PCF ébranlés par le recul historique de leur candidat (Robert Hue), aux militants du PS sonnés par la défaite de Jospin, et de les appeler à boycotter le second tour de l’élection présidentielle. Elles avaient la possibilité d’utiliser la télévision pour faire une déclaration sans aucune ambiguïté et dire que la classe ouvrière ne devait pas prendre part au duel Chirac-Le Pen, qu’elle n’avait pas à départager «l’escroc» du «facho» et qu’elle ne devait pas venir au secours de la droite pour qualifier Chirac dans la stratégie qu’il conduit depuis 26 ans pour reconstruire la droite sur les ruines du gaullisme.

L’extrême gauche trotskyste avait une chance historique de peser politiquement, mais elle n’a pas assumé ses responsabilités. La LCR a appelé à voter Chirac pour soi-disant faire barrage à Le Pen, alors qu’il n’avait aucune chance de l’emporter. LO, de son côté, a tergiversé entre l’abstention et le vote blanc ou nul avant de laisser chaque travailleur décider individuellement ce qu’il voulait faire dans «le secret de l’isoloir». Activement et passivement, la LCR et LO ont contribué au plébiscite en faveur de Jacques Chirac.

Désaveu politique des partis

Quel était le rapport des forces le 21 avril ? La qualification de Jean-Marie Le Pen, par défaut [1], a masqué l’échec retentissant de tous les partis représentés à l’Assemblée nationale et la poussée significative de l’extrême gauche trotskyste.

Globalement, la droite représentée par Jacques Chirac, François Bayrou et Alain Madelin [2] a perdu 3 millions de voix – respectivement 680 000 voix pour le RPR et 2,3 millions pour l’UDF et DL. Dans la perspective, annoncée d’avance par les médias sur la base d’enquêtes d’opinion, d’un affrontement Chirac-Jospin, une partie de l’électorat de droite s’est réfugiée dans l’abstention ou s’est radicalisée vers l’extrême droite. La «gauche plurielle» a volé en éclats. Lionel Jospin (PS), qui se félicitait d’un bilan exceptionnel, a été massivement désavoué par 2,5 millions d’électeurs. Le PCF a payé son absence de perspectives politiques en dehors d’une participation gouvernementale en perdant 1,6 millions de voix. Une partie de l’électorat de gauche s’est abstenue ou s’est radicalisée vers l’extrême gauche.

Le désaveu massif de tous les hommes politiques – de droite comme de gauche – qui se sont partagés le pouvoir depuis vingt ans s’est traduit par un taux d’abstention record (28,39 %) alors que, paradoxalement, la multitude des candidatures diversifiait l’offre politique dans tous les camps, et par une radicalisation d’une partie significative de l’électorat vers l’extrême droite (13,20 %) et vers l’extrême gauche (10,43 %). Au total, les partis parlementaires, qui représentaient 60,49 % des inscrits en 1995, ne représentent plus que 45,76 % en 2002. Cette désaffection est l’indice d’une crise politique que le résultat du deuxième tour a amplifié d’une manière caricaturale par le plébiscite en faveur de Jacques Chirac le 5 mai, avec un score de 82,15 % digne d’une république bananière.

Serge LEFORT
20 juin 2002
Publié en français par WSWS
Traduit en anglais par WSWS


[1] Selon la loi électorale française, ne restent au deuxième tour de l’élection présidentielle que les deux candidats qui ont recueilli le plus de voix au premier tour.
[2] Jacques Chirac représente le Rassemblement pour la République (RPR), François Bayrou l’Union pour la démocratie française (UDF) et Alain Madelin Démocratie libérale (DL).

Leçons des élections en France


À l’heure où nous écrivons, nous ne connaissons que des estimations sur les résultats du second tour des élections législatives qui se sont déroulées en France ce dimanche 16 juin

La première leçon de ce scrutin est le taux très élevé de l’abstention. Après la victoire de Jacques Chirac le 5 mai (avec un score de 82,15 % digne d’une république bananière) obtenue grâce à la mobilisation de la gauche et de l’extrême gauche, 39 % des électeurs ont refusé de choisir entre la droite et à la gauche gouvernementale. Cette désaffection record est le signe d’un désaveu massif de la classe politique et surtout de la gauche après les 14 ans de la présidence de François Mitterrand et les 5 ans du gouvernement de Lionel Jospin. Il est significatif de ce point de vue que Martine Aubry, qui a mis en place les 35 heures, et que Robert Hue [1], qui a soutenu toutes les lois anti-sociales, soient battus.

La deuxième leçon de ce scrutin est le nombre d’élus des députés de droite. Alors que Jacques Chirac n’avait rassemblé au premier tour de l’élection présidentielle que 19,88 % de voix, soit un recul de 682 398 voix par rapport à 1995, et que l’UDF [2] avait perdu 2 256 670 voix, la droite devrait remporter au deuxième tour des élections législatives 400 sièges dont 380 pour l’UMP. Le parti chiraquien obtient donc à lui tout seul 65 % des sièges, un record historique depuis la création de la Ve République en 1958. Le scrutin majoritaire a bien évidemment pénalisé la gauche, qui paye cash la défaite de Lionel Jospin et son soutien sans conditions à Jacques Chirac le 21 avril.

La troisième leçon de ce scrutin est la bipolarisation à l’extrême de la représentation nationale au détriment de toutes les autres forces politiques. L’UMP et le PS ont réalisé un hold-up sur le pactole du financement des partis et groupements représentés au Parlement [3]. L’absence ou la représentation marginale des autres organisations politiques pèsera lourd pendant les cinq années de la présidence Jacques Chirac, car les forces sociales s’exprimeront ailleurs que dans un Parlement confisqué. Ces dernières élections ont ouvert une crise politique qui s’ajoute à la crise économique et sociale qui mine la France depuis 30 ans.

Face à la déroute du PCF et à la défaite du PS, les travailleurs et les millions de chômeurs, de pauvres et d’exclus ont besoin d’un parti qui représente leurs intérêts de classe non seulement en France, mais aussi en Europe et dans le monde. Cette tâche est urgente, car sans réponse politique la classe ouvrière sait qu’elle paiera très cher l’échec de la gauche gouvernementale.

Serge LEFORT
16 juin 2002
Publié en français par WSWS
Traduit en anglais par WSWS


[1] Secrétaire général du Parti communiste français (PCF) et candidat à l’élection présidentielle.
[2]] Á l’élection présidentielle de 1995, Edouard Balladur avait tenté de rassembler toute la droite non gaulliste : l’Union pour la démocratie française (UDF) et Démocratie libérale (DL).
[3] Chaque parti recevra plus de 45 000 euros par député élu.