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La pluralité interprétative


Les études de la réception des œuvres littéraires montrent de chaque lecteur construit un roman sur le roman [1]. L’interprétation d’un texte, d’une image ou d’une action suit la même logique constructiviste. Mais l’ouverture de l’interprétation ne signifie pas que l’on puisse dire n’importe quoi. Il a des limites à l’interprétation. Si l’acte de lecture est un acte créateur, il peut être falsificateur quand le lecteur prétend commenter non ce qui est écrit, mais son interprétation sauvage des intentions supposées de l’auteur ; ou, pire encore, quand il prête à l’auteur des mots ou des phrases que celui-ci n’a pas écrit, mais qui sont les projections du lecteur. Beaucoup des commentaires, publiés suite à l’article Osez le crime féministe !, rentrent dans cette catégorie.

Plutôt que de perdre son temps à répondre au cas par cas à des lecteurs qui ne veulent de toute façon rien entendre de l’Autre, ouvrons le débat avec le colloque sur les fondements historiques et cognitifs de la notion de point de vue :

L’étroitesse d’esprit, le dogmatisme, l’intolérance, le fanatisme sont, à des degrés divers, des formes d’enfermement dans un schéma mental. Pour y échapper, il faut accéder à la « pluralité interprétative » : devenir capable de « manipuler » ses propres représentations et ses idées pour adopter, au moins temporairement et en imagination, d’autres points de vue que le sien.
Mais quelles sont les bases cérébrales et mentales d’une telle capacité chez l’enfant et chez l’adulte ? À travers quelles formes historiques – culturelles, religieuses, artistiques – s’est-elle incarnée et développée ? Peut-on l’enseigner aux enfants, et comment ?
Organisé les 12 et 13 juin 2008 au Collège de France, le colloque La pluralité interprétative – Fondements historiques et cognitifs de la notion de point de vue a tenté de faire le point sur ces questions.
Textes : Collège de France – Vidéos : Collège de FranceCanal-U

Sélection de conférences :
• ANDRONIKOF Anne, Interpréter le discours de l’autre : projections et déviances, [texte] Collège de France.
• BERTHOZ Alain, La manipulation mentale des points de vue : un des fondements de la tolérance, [texte] Collège de FranceCollège de France.
• SEVERI Carlo, Nous et Eux – Réflexions sur la différence culturelle, [texte] Collège de France – Pluralité de points de vue et culture : réflexions sur le conflit culturel, [vidéo] Canal-U – [vidéo] Collège de France.
• SPERBER Dan, Pragmatique de l’interprétation, [vidéo] Canal-U – [vidéo] Collège de France.

09/08/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde


[1] Articles :
• FETVEIT Arild, N’existe-t-il rien de tel qu’un texte ? – L’anti-essentialisme et la domination du lecteur, Quaderni n°33, 1997.
• MAUGER Gérard, POLIAK Claude, Les usages sociaux de la lecture, Actes de la recherche en sciences sociales n°123, 1998.
• CLAUSTRE Daniel, La lecture interprétative d’une même nouvelle par 213 lecteurs, UNIL, 2006.
• PETITAT André, Fiction, pluralité des mondes et interprétation, UNIL, 2006.
Revues :
• Lecture et lecteur, Semen n°1, 1983.
• Texte, lecture, interprétation, Semen n°9, 1994.
• Les théories de la réception, Réseaux n°68, 1994.
• Sémiotique(s) de la lecture, Semen n°10, 1995.
• La réception des textes littéraires, Lidil n°33, 2006.
Livres :
JAUSS Hans Robert, Pour une esthétique de la réception [1972], Gallimard, 1978 et Tel Gallimard, 1990 [Études françaisesMil neuf cent].
• CALVINO Italo, Si par une nuit d’hiver un voyageur [1979], Seuil, 1981 [Nouvel ObsTangence].
• ECO Umberto, Les limites de l’interprétation [1990], Livre de Poche, 1994.
Dans L’œuvre ouverte (1962), Umberto Eco invitait tout lecteur à une interprétation pratiquement infinie des textes. Dans ce volume composé d’articles, il met le holà : interpréter ne signifie pas perdre de vue l’intention de l’auteur, le sens littéral d’un texte, l’état du lexique et les règles de l’écriture à l’époque où le texte a été produit. Bref, il n’est pas forcément heureux de pousser l’art de lire entre les lignes plus loin que nécessaire.
Définitions :
• Théories de la réception et de la lecture selon l’école de Constance, Wikipédia.
• Interprétation, PhiloNetWikipédia.
• Herméneutique, Wikipédia.
Bibliographie :
• Bibliographie sur la théorie de la réception, Luc Gauthier-Boucher.

La simplexité


Comment la nature surmonte la complexité ?, Science publique [mp3 sur demande]

Les espèces vivantes sont toutes confrontées à cette complexité de notre univers sur laquelle les scientifiques butent souvent aujourd’hui. Ainsi, l’évolution révèle les solutions que la nature a retenu sous l’effet de la sélection naturelle. Ces solutions recèlent des stratégies subtiles qui permettent souvent de contourner les obstacles de la complexité sans, pour autant, l’ignorer. Dans son dernier ouvrage, Alain Berthoz définit un nouveau concept pour désigner ces réponses de la nature : la simplexité. Il s’agit là d’une capacité de simplification dont l’efficacité réside dans une réelle prise en compte de la complexité. Les méthodes ainsi sélectionnées par l’évolution ouvrent des pistes d’investigation passionnantes pour découvrir de nouveaux modes de résolution des problèmes posés par la complexité. Les scientifiques pourraient ainsi dépasser les limites du formalisme pour explorer des voies plus empiriques. Comment s’inspirer du vivant pour résoudre des problèmes de prise de décision, de réparation du corps humain ou de comportement dans la société ?

Alain BERTHOZ, La simplexité, Odile Jacob, 2009 [RFIScience.gouv.fr].

«La simplexité, telle que je l’entends, est l’ensemble des solutions trouvées par les organismes vivants pour que, malgré la complexité des processus naturels, le cerveau puisse préparer l’acte et en projeter les conséquences. Ces solutions sont des principes simplificateurs qui permettent de traiter des informations ou des situations, en tenant compte de l’expérience passée et en anticipant l’avenir. Ce ne sont ni des caricatures, ni des raccourcis ou des résumés. Ce sont de nouvelles façons de poser les problèmes, parfois au prix de quelques détours, pour arriver à des actions plus rapides, plus élégantes, plus efficaces.»

Comme le démontre Alain Berthoz dans ce livre profondément original, faire simple n’est jamais facile ; cela demande d’inhiber, de sélectionner, de lier, d’imaginer pour pouvoir ensuite agir au mieux.

Écouter aussi :
• Alain BERTHOZ, La manipulation mentale des points de vue : un des fondements de la tolérance, Canal-U.
• Conférences Alain BERTHOZ, ENS.
• Conférences Alain BERTHOZ, Canal-U.

Lire aussi :
Alain BERTHOZ, La décision, Odile Jacob, 2003 [Decisio.infoSciences Humaines].

Fidèle à sa conception du cerveau, non pas calculateur ni compilateur mais simulateur d’action, Alain Berthoz renouvelle dans ce livre toute la théorie psychologique de la décision. Au lieu de considérer la décision comme un processus rationnel, fondé sur des outils logiques, il en fait la propriété fondamentale du système nerveux, dont la fonction est de préparer, de commander et de réguler l’action. C’est dans ce cadre qu’il décrit les pathologies de la décision (agnosie, aphasie, simultanagnosie, obsessions, etc.)
La première décision – capturer ou fuir – est vitale : elle définit tout être vivant, à la fois prédateur et proie. Cette décision met en jeu le corps, comme d’autres, ainsi l’équilibre et la marche. Et dans un chapitre qui bouleverse bien des idées reçues, il démontre l’existence d’un double en chacun de nous (héautoscopie) qui apparaît souvent dans les rêves mais que nous ne cessons de prendre à témoin, notamment pour nous encourager ou nous stimuler.
Il montre comment la perception est essentiellement une décision. Percevoir, ce n’est pas seulement combiner, pondérer, c’est sélectionner, c’est décider. C’est, dans la masse des informations disponibles, choisir celles qui sont pertinentes par rapport à l’action envisagée. C’est, en outre, lever des ambiguïtés, c’est choisir entre des formes rivales, c’est trancher dans des conflits sensoriels. Il propose enfin une « physiologie de la préférence ». Non seulement la perception est décision, mais la mémoire l’est tout autant. Mémoriser c’est toujours faire un choix, l’oubli est toujours sélectif.
Avec ce livre, Alain Berthoz poursuit son enquête sur le cerveau parieur, ou comment décider, c’est prédire.

• Alain BERTHOZ et NAUD Didier (sous la direction de), Décider, collaborer et apprendre, Démos, 2009.
• Alain BERTHOZ, Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action.
• Alain BERTHOZ, Odile Jacob.
• BOURGINE Paul, CHAVALARIA David et COHEN-BOULAKIA (sous la direction de), Déterminismes et complexités : du physique à l’éthique – Autour d’Henri Atlan, La Découverte, 2008.