Monde en Question

Analyse de l'actualité économique, politique et sociale dans le monde

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Le Monde, agent de propagande


Le 24 juin 2009, Le Monde publiait ces quatre photos de l’AFP, accompagnées de commentaires de la rédaction, et titrait Les différents types de voile musulman. Le 3 février 2010, Le Monde publie les mêmes photos, accompagnées des mêmes commentaires et avec le même titre. La réédition d’un document non modifié permet à la rédaction de confirmer son point de vue… à moindre frais.

Les commentaires du Niqab, de la Burqa et du Tchador sont descriptifs : vêtement et zone géographique où il est porté. Le commentaire du Hijab est performatif : le hijab serait « la tenue conforme aux principes de l’islam ». Ainsi Le Monde prétend que, selon les principes de l’islam, les musulmanes doivent sortir voilées et que, comme le signifie le titre, le voile est musulman !

Plusieurs remarques s’imposent :
Le terme voile est polysémique car il s’agit d’un vêtement qui couvre plus ou moins le corps et/ou plus ou moins le visage selon la région considérée. Cette variabilité montre déjà que le principe, prétendument immuable, ne l’est pas. Elle montre aussi que des facteurs culturels, autres que religieux, pèsent dans le port de ce type de vêtement.

Les commentaires taisent le paramètre quantitatif. Combien de femmes, musulmanes, portent le tchador en Iran ? Le Monde reste dans un flou suspect en écrivant « de nombreuses femmes ». Des femmes non musulmanes portent-elles le tchador en Iran ? Question qu’aucun journaliste des médias dominants ne se pose préférant répéter inlassablement leur paranoïa sur le monde arabo-musulman.

Qu’en est-il dans les autres pays ? Le document passe sous silence la tenue vestimentaire de la majorité des musulmanes dans le monde. Qu’en est-il des musulmanes qui vivent en Indonésie, pays comptant le plus grand nombre de musulmans au monde ? Il est vrai que décrire une réalité contrastée n’est pas vendeur.

Enfin, cette infographie insinue que l’islam serait une religion condamnable parce qu’elle imposerait le port d’un voile à ses adeptes voire à toutes femmes. C’est naturellement faux et c’est oublier un peu vite ce que le catholicisme a imposé non seulement à ses fidèles (plus ou moins consentants) mais aussi à tous les convertis par la force dans les colonies aux Amériques, en Afrique et en Asie.

À partir d’exemples non quantifiés et limités à certains pays, comme par hasard l’Afghanistan et l’Iran, Le Monde nous assène une loi qui n’en est pas une. En jouant sur le choc de photos choisies à dessein, Le Monde poursuit le vieux projet colonialiste d’imposer les normes occidentales aux autres peuples [1].

Le Monde, agent de propagande du néo-colonialisme, se garde bien de rappeler à ses lecteurs que la République, celle de Jules Ferry, de Léon Blum et de Guy Mollet, a refusé d’accorder la citoyenneté aux populations conquises et leur a appliqué le Code de l’indigénat c’est-à-dire la loi coranique : «L’indigène musulman est français ; néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane». Aboli en 1946, le Code de l’indigénat perdurera en Algérie jusqu’à l’Indépendance en 1962 [2].

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Lire aussi :
• Irène KAUFER, Ni burqa ni photoshop, Politique.
• Revue de presse Voile (2004), Monde en Question.
• Revue de presse Burqa (2009), Monde en Question.
• Bibliographie Voile & Burqa, Monde en Question.
• Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.


[1] Après le deuxième voyage de Christophe Colomb à Haïti à la fin de 1493, il ne s’agit plus d’exploration aventureuse, mais d’occupation armée de l’île rebaptisée Hispaniola. L’arrivée d’une armada de dis-sept navires avec douze à quinze cents hommes marque l’acte inaugural d’une colonisation européenne qui va bientôt s’abattre sur tout le continent américain. Et qui se distingue d’emblée par sa violence sans limites contre les peuples envahis qu’elle entend contraindre à produire ce qu’exige le colonisateur. Dès son premier voyage, Colomb en avait tracé le programme. Les naturels de l’île, écrivait-il, «sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on leur enseigne à aller vêtus et à prendre nos coutumes».
Christophe COLOMB, La découverte de l’Amérique, La Découverte, 1979.
Marc FERRO, Le livre noir du colonialisme, Pluriel Laffont, 2003.
[2] Références :
• Un code pour les indigènes, LDH-Toulon
• Le code de l’indigénat dans l’Algérie coloniale, LDH-Toulon

Hommage à Howard ZINN


Articles :

• 28/01/2010, Décès d’Howard Zinn : l’Amérique perd sa boussole, Article11
• 28/01/2010, Howard Zinn (1922-2010): A Tribute to the Legendary Historian with Noam Chomsky, Alice Walker, Naomi Klein and Anthony Arnove, Democracy Now!
• 28/01/2010, Howard Zinn est mort, Le Monde diplomatique
• 28/01/2010, L’historien américain Howard Zinn est mort, LesInrocks
• 28/01/2010, Howard Zinn, l’homme lumières, Télérama
• 29/01/2010,Howard Zinn, une grande voix des État-Unis, l’Humanité
• 30/01/2010, Howard Zinn, le « repêcheur » d’histoires, Marianne
• 30/01/2010, Décès d’Howard Zinn, historien et auteur d’Une histoire populaire des Etats-Unis, Mediapart
• 30/01/2010, Disparition de l’historien Howard Zinn : la lueur d’une bougie, Rue89

Livres :

• ZINN Howard, Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002 [BiblioMonde].
• ZINN Howard, Le XXe siècle américain – Une histoire populaire de 1890 à nos jours, Agone, 2003 [version courte du précédent ouvrage].
• ZINN Howard, « Nous, le peuple des États-Unis … » – Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, Agone, 2004 [BiblioMonde].
• ZINN Howard, L’impossible neutralité – Autobiographie d’un historien et militant, Agone, 2006 [BiblioMondeLe Monde diplomatique].

Audio-vidéos :

• 29/01/2010, Hommage à Howard Zinn, Là-bas si j’y suis
• 14/09/2004-15/09/2004, Howard Zinn, Là-bas si j’y suis : 1/2, 2/2
Entretien avec Howard Zinn historien américain autour de son livre : Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone. Il s’agit de l’histoire des acteurs les plus modestes (Amérindiens, esclaves en fuite, jeunes ouvriers, GI’s du Vietnam).
• Howard Zinn, Google Vidéos

Sites :

Blog
BiblioMonde
Dossier documentaire & Bibliographie USA, Monde en Question.

Un peuple étranglé par le colonialisme et l'impérialisme


25/01/2010, Bush, Clinton et les crimes de l’impérialisme américain en Haïti, WSWS :

L’administration Obama a annoncé que ce serait les ex-présidents Bill Clinton et George W. Bush qui allaient diriger la collecte des fonds destinés aux opérations de secours après le tremblement de terre d’Haïti. Dans son discours radiodiffusé du 16 janvier, Obama a déclaré : «Ces deux leaders sont porteurs d’un message très clair au peuple d’Haïti et au monde. A l’heure du besoin, les États-Unis sont unis».

La nomination de Clinton et Bush a une signification réelle, mais il ne s’agit pas de celle que la Maison Blanche et les médias ont suggéré. En choisissant ses deux prédécesseurs immédiats — ceux qui on déterminé depuis 1993 la politique américaine dans les Caraïbes — Obama montre que la terrible tragédie humaine d’Haïti ne changera rien au rôle prédateur joué par l’impérialisme américain dans ce pays semi colonial et appauvri.

Clinton et Bush ont été, pendant huit années chacun, directement et au plus haut point impliqués dans une suite de machinations politiques et d’interventions militaires qui ont principalement contribué à perpétuer la pauvreté, l’arriération et la répression en Haïti et qui ont profondément amplifié le désastre ayant frappé ce pays la semaine dernière. Tous deux ont le sang d’ouvriers et de paysans haïtiens sur les mains.

Clinton est arrivé au pouvoir immédiatement après le coup d’État militaire qui a chassé du pouvoir le premier président démocratiquement élu d’Haïti, le prêtre populiste Jean-Bertrand Aristide. Ce coup d’État fut appuyé par l’administration de Bush père, qui considérait Aristide comme trop radical, indésirable et potentiellement dangereux.

La nouvelle administration démocrate introduisit un changement de tactique politique. Clinton imposa à la junte haïtienne des sanctions économiques qui détruisirent les industries d’exportations commençantes d’Haïti, puis il envoya – pour la troisième fois au cours du vingtième siècle – les Marines dans le pays afin de forcer le Général Raoul Cedras, le chef de la junte, à partir. Les États-Unis rétablirent Aristide à la présidence après qu’il ait donné l’assurance qu’il ne ferait rien pour braver la domination de Washington où celle de l’élite haïtienne et qu’il quitterait ses fonctions en 1996 sans chercher une réélection.

Après qu’Aristide, obéissant, ait quitté ses fonctions au moment prévu, c’est René Préval qui lui succéda, passant le premier de ses mandats (1996 à 2001) à mettre en oeuvre les diktats du «programme d’ajustement structurel» du Fonds monétaire international qui détruisit l’emploi, imposa des coupes dans les services publics et ruina les producteurs de riz d’Haïti.

Lorsque le parti d’Aristide, Fanmi Lavalas, remporta une nette victoire aux élections parlementaires de mai 2000, l’administration Clinton et le Congrès contrôlé par les Républicains refusèrent d’accepter le résultat de l’élection et supprimèrent l’aide américaine. Aristide lui-même retourna à la présidence après une large victoire à l’élection présidentielle de novembre 2000, seulement pour trouver devant lui un ennemi irréductible : l’administration Bush nouvellement élue aux États-Unis.

Haïti fut systématiquement affamée pendant trois ans par la suppression de l’aide américaine et par les mesures prises par l’administration Bush afin de bloquer l’aide internationale et d’isoler le gouvernement Aristide. Pour finir, en février 2004, sur fond de mouvements de protestation fomentés par l’élite dirigeante haïtienne, soutenue en secret par les États-Unis, l’armée américaine intervint de nouveau dans le pays, se saisissant d’Aristide et le conduisant hors du pays en exil.

Les Marines donnèrent le contrôle du pays à une force de maintien de la paix des Nations unies dont le Brésil fournit le plus important contingent. Cette force soutint toute une suite de premiers ministres haïtiens non élus jusqu’à l’élection de 2006 d’où furent seuls largement exclus les candidats de Fanmi Lavalas. René Préval fut alors élu président pour la seconde fois, son mandat devant se terminer à la fin de cette année. Jadis partisan et, selon ses propres dires, «jumeau» politique d’Aristide, Préval a depuis longtemps fait la paix tant avec Washington qu’avec l’élite haïtienne et son second mandat s’est caractérisé par une obéissance servile vis-à-vis des injonctions économiques de Wall Street et du Fond monétaire international.

Pendant les administrations Clinton et Bush, l’exigence américaine d’adhésion à la politique d’austérité du FMI s’accompagna d’un programme virulent de répression des Haïtiens fuyant leur pays natal afin de chercher refuge et une vie meilleure aux États-Unis. Lors de sa première campagne présidentielle, en 1992, Clinton avait critiqué cette persécution et le rapatriement forcé des réfugiés haïtiens, pour ensuite se dédire et poursuivre, sans aucune modification, cette même politique. Pendant dix sept ans – et cela continue sans aucun changement de la part d’Obama – des centaines de réfugiés sont morts dans de petites embarcations essayant d’échapper au blocus des gardes des côtes américains.

Plus récemment, Clinton, nommé envoyé spécial des Nations Unies à Haïti, a soutenu le régime corrompu de Préval et cherché à faire d’Haïti la base d’une industrie du vêtement rentable, contrôlée par les États-Unis et fondée sur des salaires proche de la famine. Des émeutes de la faim secouèrent le pays en avril 2008 mais cela n’empêcha pas Préval de bloquer des lois qui auraient augmenté le salaire minimum de 1,72 dollar par jour des ouvriers des usines de vêtements.

Quant à George W. Bush, son choix en tant que codirigeant d’une prétendue campagne humanitaire est une insulte tant au peuple haïtien qu’au peuple américain. Sa nomination par Obama est la continuation des efforts persévérants faits depuis l’élection du président démocrate, elle-même le produit de la haine populaire vis-à-vis de Bush et de son parti, pour réhabiliter les Républicains.

L’accomplissement le plus marquant de Bush (un criminel de guerre impénitent responsable du massacre d’un million d’Irakiens) sur le plan de la politique intérieure est l’échec abject de son gouvernement à empêcher que la Nouvelle Orléans et la côte du Golf du Mexique ne soient ravagées par l’ouragan Katrina, puis à organiser des opérations efficientes de secours et de reconstruction.

C’est là le palmarès des deux hommes sélectionnés par Obama en tant que visages publics de la dernière initiative américaine en Haïti. Durant le week-end, Bush et Clinton firent un certain nombre d’apparitions médiatiques parmi lesquelles des interviews sur les cinq chaînes d’informations télévisées où ils insistèrent sur le besoin de restaurer la «stabilité» en Haïti et sur le rôle important que les États-Unis auraient à jouer dans cet effort.

Bush et Clinton incarnent le rôle pernicieux et réactionnaire joué par l’impérialisme américain en Haïti au cours du siècle passé. Il n’est pas exagéré de dire que la politique de leurs administrations ont causé autant de morts et de ravages dans ce pays que le tremblement de terre lui-même.

23/01/2010, Haïti : les effets d’une catastrophe naturelle… et de l’exploitation coloniale puis impérialiste, Lutte Ouvrière :

Le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier a fait des dizaines de milliers de victimes, des millions sans doute de sans-abri et il est évident que l’organisation et la coordination des secours, dans un pays dont la plupart des infrastructures ont été détruites, ne sont pas chose aisée. Mais le sort de la population pauvre est d’autant plus terrible qu’elle vivait déjà dans la misère, que la consommation de galettes de terre pour tromper la faim faisait partie de la vie quotidienne des Haïtiens les plus pauvres, bien avant ce tremblement de terre.

Haïti n’est pas victime d’une malédiction. Haïti a d’abord été victime de l’exploitation coloniale par la France, puis de l’impérialisme nord-américain.

Le commerce et l’exploitation sans frein des esclaves noirs dans les plantations de canne à sucre au XVIIe et au XVIIIe siècles ont été l’une des principales sources d’enrichissement de la bourgeoisie française durant cette période. C’est sur leur sueur et leur sang qu’ont été bâtis les hôtels particuliers de Nantes, de Bordeaux et de bien d’autres villes. Et quand, embrasé par le souffle de la Révolution française, Haïti a aboli l’esclavage, a vaincu les armées que Napoléon Bonaparte avait envoyées pour tenter de rétablir celui-ci, la France n’accepta de reconnaître l’indépendance de l’île qu’en échange d’une indemnisation colossale, qui ruinera les finances de Haïti jusqu’en 1888.

Au XXe siècle, les États-Unis ont pris le relais dans l’exploitation de l’île, en mettant la main sur les meilleures terres agricoles, en utilisant dans la zone industrielle de Port-au-Prince des travailleurs sous-payés : moins de deux dollars par jour ces dernières années. Et, parallèlement à cette présence économique, les USA ne cessent d’intervenir dans la vie politique haïtienne : déposition du président Aristide en 1991, rétablissement de ce dernier en 1994 (après un séjour aux USA destiné à le convaincre de changer de politique), expédition en exil du même Aristide en 2004 et mise en place, sous le couvert de l’ONU, d’une mission de 6 000 militaires et 1 400 policiers chargés de maintenir l’ordre de l’impérialisme en Haïti.

Alors, Obama peut bien faire des discours humanitaires, confier à Clinton et à Bush (tout un symbole) le soin de réunir des fonds pour Haïti. Ses principales préoccupations sont d’une part d’éviter un afflux massif de réfugiés haïtiens aux États-Unis, comme cela s’était produit lors de récents cyclones dévastateurs, où ceux qui fuyaient l’île sur des embarcations précaires avaient été impitoyablement refoulés ; et d’autre part d’éviter tout risque d’explosion sociale menaçant les intérêts de l’impérialisme américain comme ceux des riches Haïtiens qui sont les alliés locaux de celui-ci.

L’une des premières mesures d’Obama a été d’envoyer 10 000 marines à Haïti. Pour assurer la sécurité des transports et des distributions de vivres ? Sans doute, mais prêts aussi à assurer l’ordre impérialiste. Quant à Sarkozy, pour ne pas être en reste, il a proposé à son tour d’y envoyer 1 000 gendarmes européens.

Dans la tragédie qu’il vit, le peuple haïtien a besoin de la solidarité de toutes les bonnes volontés. Et il est bon que la générosité populaire, qui ne fait pas, elle, de calculs politiques, se soit une fois de plus manifestée. Mais ce peuple qui, le premier, a su briser les chaînes de l’esclavage n’échappera vraiment à la misère que le jour où tous les exploités, tous les opprimés de la terre, ceux d’Haïti comme ceux de tous les autres pays, auront mis à bas le système capitaliste, construit une société qui se donnera les moyens de faire face aux conséquences des catastrophes naturelles, au lieu de consacrer des fortunes à produire des engins de guerre.

Car que représentent les 100 millions de dollars débloqués par Obama, les 20 millions d’euros débloqués par la France pour Haïti, au regard des 377 millions de dollars que coûte chaque jour l’intervention militaire des USA en Irak et en Afghanistan ?

Commentaires : Combat Ouvrier, qui est une organisation proche de Lutte Ouvrière dans les Antilles, ne dit rien sur Haïti.

15/01/2010, Séïsme en Haïti : Les États capitalistes sont tous des charognards, Courant Communiste International :

Assassins, le capitalisme, ses États, sa bourgeoisie, ne sont rien d’autres que des assassins. Des dizaines de milliers de personnes viennent de mourir de par la faute de ce système inhumain.

Mardi, à 16h53, heure locale, un séisme de magnitude 7 sur l’échelle de Richter a ravagé Haïti. La capitale Port-au-Prince, bidonville tentaculaire comptant près de deux millions d’habitants, a été purement et simplement rasée. Le bilan est terrible. Et il s’alourdit encore d’heure en heure. Quatre jours après la catastrophe, en ce vendredi 15 janvier, la Croix-Rouge dénombre déjà de 40 000 à 50 000 morts et «une quantité énorme de blessés graves». D’après cette association caritative française, au moins trois millions de personnes ont été touchées directement par le tremblement de terre . En quelques secondes, 200 000 familles ont perdu leur «maison», souvent faites de bric et de broc. Les grands bâtiments se sont aussi effondrés comme des châteaux de cartes. Les routes, déjà délabrées, l’aéroport, les vieilles lignes de chemin de fer,… rien n’a résisté.

La raison de ce carnage est révoltante. Haïti est l’un des pays les plus pauvres du monde, 75 % des habitants y survivent avec moins de 2 dollars par jour et 56 % avec moins de 1 dollar ! Sur ce bout d’île frappé du sceau de la misère, rien, évidemment, n’a été construit pour faire face aux tremblements de terre. Pourtant, Haïti est une zone sismique connue. Tous ceux qui prétendent aujourd’hui que cette secousse a été d’une violence exceptionnelle et imprévisible mentent. Le professeur Eric Calais, lors d’un cours de géologie donné dans ce pays en 2002, affirmait ainsi que l’île est traversée par «des failles capables de magnitudes 7.5 à 8» . Les autorités politiques d’Haïti étaient elles aussi officiellement informées de ce risque comme le prouve cet extrait tiré du site du Bureau des Mines et de l’Energie (qui dépend du ministère des travaux publics) : «chacun des siècles passés a été marqué par au moins un séisme majeur en Hispaniola (Nom espagnol de cette île séparée aujourd’hui en deux pays, Haïti et la République Dominicaine, NDLR) : destruction de Port au Prince en 1751 et 1771, destruction de Cap Haïtien en 1842, séismes de 1887 et 1904 dans le nord du pays avec dégâts majeurs à Port de Paix et Cap Haïtien, séisme de 1946 dans le nord-est de la République Dominicaine accompagné d’un tsunami dans la région de Nagua. Il y a eu des séismes majeurs en Haïti, il y aura donc des séismes majeurs dans le futur à l’échelle de quelques dizaines ou de la centaine d’années : c’est une évidence scientifique.» (souligné par nous). Et alors, face à cette «évidence scientifique», quelles ont été les mesures prises ? Aucune ! En mars 2008 encore, un groupe de géologues avait alerté sur un risque majeur de séisme de grande amplitude dans les deux ans à venir et certains scientifiques avaient même tenu une série de réunions en mai de la même année à ce sujet avec le gouvernement haïtien . Ni l’État haïtien, ni tous les États qui aujourd’hui versent des larmes de crocodiles et lancent des appels à la «solidarité internationale», États-Unis et France en tête, n’ont pris la moindre mesure préventive pour éviter ce drame prévisible. Les bâtiments construits dans ce pays sont si fragiles qu’ils n’ont d’ailleurs même pas besoin d’un séisme pour s’effondrer : «en 2008, déjà, une école de Pétionville avait enseveli, sans aucune raison géologique, près de 90 enfants» .

Maintenant qu’il est trop tard, Obama et Sarkozy peuvent bien annoncer une «grande conférence internationale» pour «la reconstruction et le développement», les États chinois, anglais, allemand ou espagnol peuvent bien envoyer tous leurs colis et leurs ONG, ils n’en resteront pas moins des criminels aux mains couvertes de sang.

Si Haïti est aujourd’hui si pauvre, si sa population est dénuée de tout, si les infrastructures sont inexistantes, c’est que depuis plus de 200 ans, la bourgeoisie locale et les grandes bourgeoisies espagnole, française et américaine se disputent les ressources et le contrôle de ce petit bout de terre. A travers son quotidien The Guardian, la bourgeoisie britannique ne manque d’ailleurs pas d’épingler la responsabilité criante de ses rivaux impérialistes : «Cette noble « communauté internationale » que l’on voit aujourd’hui se bousculer pour apporter son “aide humanitaire” à Haïti est en grande partie responsable des maux terribles qu’elle s’efforce aujourd’hui d’atténuer. Depuis le jour où, en 1915, les États-Unis ont envahi et occupé le pays, tous les efforts […] ont été violemment et délibérément sabotés par le gouvernement américain et ses alliés. Le propre gouvernement d’Aristide […] en a été la dernière victime, renversé en 2004 par un coup d’État bénéficiant d’un soutien international, au cours duquel plusieurs milliers de personne ont perdu la vie […] A vrai dire, depuis le putsch de 2004, c’est la communauté internationale qui gouverne Haïti. Ces pays qui se précipitent maintenant à son chevet ont pourtant systématiquement voté, ces cinq dernières années, contre toute extension du mandat de la mission de l’ONU au-delà de sa vocation principalement militaire. Les projets qui prévoyaient d’utiliser une fraction de cet “investissement” afin de réduire la misère ou favoriser le développement de l’agriculture se sont trouvés bloqués, conformément aux tendances à long terme qui continuent de présider à la distribution de “l’aide” internationale.»

Et il ne s’agit là que d’une toute petite partie de la vérité. Les États-Unis et la France se battent pour le contrôle de cette île à coup de putsch, de manœuvres et de corruption de la bourgeoisie locale depuis des décennies, favorisant ainsi le développement de la misère, de la violence et de milices armées terrorisant en permanence hommes, femmes et enfants !

Le cirque médiatique actuel autour de la «solidarité internationale» est donc insupportable et répugnant. C’est à l’État qui fera la plus grande publicité autour de «ses» ONG, autour de «ses» colis. C’est à celui qui fera la plus belle image des vies que «ses» sauveteurs auront extirpé des gravats. Pire encore, sur les décombres et les cadavres, la France et les États-Unis continuent de se livrer une guerre d’influence sans merci. Au nom de l’humanitaire, ils envoient sur zone leur flotte militaire et essayent de prendre le contrôle des opérations prétextant la «nécessité d’une coordination des secours par un chef d’orchestre».

Comme à chaque catastrophe, toutes les déclarations d’aide sur le long terme, toutes les promesses de reconstruction et de développement, resteront sans lendemain. Depuis dix ans, suite à des tremblements de terre, il y a eu :

15 000 morts en Turquie, en 1999.
14 000 morts en Inde, en 2001.
26 200 morts en Iran, en 2003.
210 000 morts en Indonésie en 2004 (le séisme sous-marin avait engendré un gigantesque Tsunami qui avait fait des victimes jusque sur les côtes africaines).
88 000 morts au Pakistan, en 2005.
70 000 morts en Chine, en 2008.

Chaque fois, la «communauté internationale» s’est émue et a envoyé de misérable secours ; mais jamais de véritables investissements n’ont été réalisés pour améliorer durablement la situation, en construisant des bâtiments antisismiques par exemple. L’aide humanitaire, le soutien réel aux victimes, la prévention ne sont pas des activités rentables pour le capitalisme. L’aide humanitaire, quand elle existe, ne sert qu’à dresser un rideau de fumée idéologique pour faire croire que ce système d’exploitation peut être humain, quand elle ne constitue pas directement un alibi pour justifier l’envoi de forces militaires et gagner de l’influence dans une région du monde.

Un seul fait révèle toute l’hypocrisie bourgeoise de l’humanitaire et de la solidarité internationale des États : le ministre français de l’immigration, Eric Besson, vient de décréter qu’il suspendait «momentanément» les reconduites de personnes en situation irrégulière vers Haïti ! Tout est dit.

L’horreur qui frappe la population vivant en Haïti ne peut que soulever un immense sentiment de tristesse. La classe ouvrière va, comme lors de chaque hécatombe, réagir en répondant présent aux différents appels aux dons. Elle montrera une nouvelle fois par-là que son cœur bat pour l’humanité, que sa solidarité ne connaît pas les frontières.

Mais surtout, une telle horreur doit nourrir sa colère et sa combativité. Les véritables responsables des 50 000 morts ou davantage en Haïti ne sont pas la nature ou la fatalité mais le capitalisme et ses États, qui sont autant de charognards impérialistes.

Liens :
• 2006, Aléa et risque sismique en Haïti, Bureau des Mines et de l’Energie.
• 13/10/2010, Séisme en Haïti, les causes connues du gouvernement, Libération.
• 14/10/2010, Requiem pour Port-au-Prince, Courrier international.
• 14/10/2010, Bien plus qu’une catastrophe naturelle, The GuardianPresseurop.
• 15/01/2010, Haïti : l’ONU veut récolter 560 millions de dollars pour l’aide, Libération.

Janvier 2010, Haïti : sauver les meubles… du capital, et laisser crever les prolétaires !, Groupe Communiste Internationaliste :

Des barrages de cadavres. Voilà ce que les prolétaires de Port-au-Prince ont dressé en travers des rues huit jours après le tremblement de terre. «Ils protestent contre le manque criant de secours d’urgence», nous dit-on. Au-delà de cette évidence à laquelle les medias préfèrent s’en tenir, comment ne pas voir que ces prolétaires survivants en sursis renvoient à la face de cette société, de sa classe dominante mais également de tous ses braves citoyens: ce sont vos morts, ils sont morts de l’entassement dans lequel nous vivions, si peu a été entrepris pour sauver les survivants des premiers jours et depuis lors vous nous laisser crever dans ce charnier géant. En effet, ce n’est pas aux prolétaires d’Haïti qu’il faut expliquer que les États aujourd’hui mobilisés sur l’île se foutent bien de leur sort. Ainsi que nous le dénonçons régulièrement avec force dans notre presse, militaires et humanitaires sont plus que jamais les deux faces d’un même programme étatique visant à casser sur le terrain toute solidarité de classe, toute action directe pour la survie. Déjà en temps «normal», dans une région qui a son histoire riche en soulèvements, les prolétaires sont bien placés pour se rendre compte dans quel camp travaille le secteur humanitaire (indépendamment des bonnes intentions individuelles) et a fortiori les Nations Unies : le camp du maintien de la paix, de la paix sociale, du maintien de l’ordre, ou encore du fameux «développement», c’est-à-dire le développement du profit et de l’exploitation, par la destruction de toute pratique autonome de survie et de lutte de notre classe. Dans les faits, toutes ces préoccupations fondamentalement capitalistes d’encadrement, de domestication, de mise au pas civilisatrice sont inséparables de la répression brutale des luttes par les armes et la torture. Il ne se trouvera pas beaucoup de prolétaires pour pleurer les morts de la «Minustah», la mission de l’ONU en Haïti!

Face au désastre que provoque un tel tremblement de terre au sein d’une telle concentration purement capitaliste de misère (soulignons-le), et tandis que la bourgeoisie pleure des larmes de crocodile sur ce qu’elle aime nommer une «crise humanitaire», le rôle de ses agents de «bienfaisance» ne fait que se confirmer. Un porte-avions américain mouille au large d’Haïti, avions civils et militaires défilent en une ronde incessante sur la seule piste opérationnelle de l’aéroport (très rapidement contrôlée par l’US Army),… mais ce n’est pas pour sauver des prolos de Haïti que cette débauche de moyens est mobilisée. Il y a bel et bien secours d’urgence… mais pour le capital: rétablir l’État, défendre la propriété privée, assurer l’approvisionnement et la logistique des forces de l’ordre (journalistes inclus) et des institutions stratégiques (ONU, ambassades,…), sauver ses propres ressortissants (y compris des décombres des hôtels de luxe), et surtout redéployer une présence militaire internationale durable, dans le but essentiel de ne pas laisser s’organiser les prolétaires révoltés par leur situation, fruit de la haine bourgeoise internationale, historique et présente, à leur égard. Quand la bouffe et l’eau arriveront aux portes des quartiers populaires dévastés (et au bout de dix jours ce n’est toujours pas le cas!), la distribution parcimonieuse sera comme toujours subordonnée à la docilité et à la soumission de ses bénéficiaires.

Tandis que l’on extrait quelques survivants des ruines devant les caméras et que l’on tente de nous convaincre que «toutes les couches sociales» sont indistinctement touchées, les télés du monde entier diffusent en boucle les images de prolos armés de machettes «faisant la loi dans la rue». Dans leur entreprise commune de division de notre classe, medias internationaux et presse gauchiste sont à nouveau en puante connivence pour nous resservir leurs clichés racistes selon lesquels les hordes de démunis négroïdes, face au délitement de l’État, retournent avidement à leur effrayant état de nature, celui de la guerre cannibale de tous contre tous. On nous les décrit tantôt mus par «le désespoir», tantôt par «la cupidité», organisés en bandes qui sèment la terreur pour «s’approprier» les vivres et dont les rangs se grossissent certainement des 6000 prisonniers qui sont parvenus à s’évader à la faveur du séisme. Révulsés par cette déferlante vague de bestialité, nous voilà conviés à applaudir le déploiement salvateur des dites forces de «sécurisation» tout en versant notre obole culpabilisée aux numéros de compte affichés à l’écran des shows télévisés de la «solidarité».

Derrière ce lieu commun journalistique de la «multiplication de scènes de pillage» se cache (mal) un paroxysme de cynisme capitaliste, un fleuron notable dans les progrès accomplis en matière d’inhumanité par la dernière – et la plus «civilisée» – des sociétés de classe: tandis que «tout est désorganisé» et que l’État s’est soi-disant évaporé dans le séisme, flics et soldats patrouillent en armes au milieu des gravats et des monceaux de cadavres en décomposition pour empêcher (à balles réelles) les prolétaires affamés et assoiffés de fouiller les décombres de magasins à la recherche de ce qui leur permettrait, à eux et leurs enfants, de ne pas crever comme des chiens! Voilà ce qu’est la prosaïque réalité de la lutte contre les infâmes bandes de pillards! Voilà qui rappellent furieusement – oui, furieusement ! – la situation à la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina en été 2005.

Et comme pour la Louisiane, lorsque la bourgeoisie et ses commentateurs évoquent avec une émotion et un empressement obscènes les perspectives de «reconstruction», on ne peut douter que les investissements à consentir, animés du plus pur désintéressement, ne manqueront pas de suivre avec zèle les plans de nettoyage social déjà sortis des tiroirs des Q.G. de la gendarmerie mondiale.

Alors les prolétaires renvoient la politesse aux crapules larmoyantes du monde entier: venez déblayer vous-mêmes ces barrages de cadavres dressés contre l’hypocrisie meurtrière de votre société, c’est bien celle-ci et pas «l’injustice de la Providence» ou «la nature» qui les a produits !

Lire aussi :
Dossier Haïti, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.

Les partages du monde


Les partages du monde, La Fabrique de l’Histoire – France Culture :

• 25/01/2010, Le congrès de Vienne de 1814.
• 26/01/2010, La Conférence de Berlin (1884-1885) ou le partage de l’Afrique.
• 27/01/2010, La conférence de Yalta 1945.
• 28/01/2010, Du G6 au G20, de l’émergence de la Chine.

En datant les partages du monde de 1814, la Fabrique de l’Histoire [1] oublie le Traité de Tordesillas de 1494, qui fonda le partage du Nouveau Monde entre l’Espagne et le Portugal les deux puissances coloniales de l’époque, et les Traités de Westphalie de 1648, qui réalisèrent le partage de l’Europe entre les Provinces-Unies (les Pays-Bas), l’Espagne, la France et le Saint Empire romain germanique.

Ainsi s’écrivait l’histoire… toujours du point de vue de l’Europe. Ainsi s’écrivait l’histoire car le monde moderne, fondé en 1492, s’est écroulé le 11 septembre 2001 avec les tours de Manhattan. Une autre histoire s’écrit par les colonisés d’hier, notamment par la Chine, l’Inde et le Brésil.

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

Traité de Tordesillas de 1494 :

• Texte du Traité de Tordesillas in Maximilian SAMSON Friedrich SCHOELL, Abrégé de l’histoire des traités de paix entre les puissances de l’Europe depuis la paix de Westphalie,Université d’Oxford, 1837 [Télécharger], BooksGoogle.
• Le traité de Tordesillas, Au-delà de la carte.
• Le traité de Tordesillas, Herodote.net.
• Le traité de Tordesillas, Laboratoire Suds d’Amériques – UVSQ.
• Le traité de Tordesillas, Municipalité de Tordesillas.

Les grandes découvertes – Colonisation du monde par la Monarchie catholique :

• Les grandes découvertes maritimes, Imago Mundi.
Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Géo-Histoire globale, Monde en Question.

Traités de Westphalie de 1648 :

• Texte des Traités de Westphalie, Acta Pacis Westphalicae.


[1] Courriel du 26/01/2010 :

Cher auditeur,
Nous n’avons pas oublié Tordesillas : nous avons choisi de ne pas le traiter dans cette série pour y revenir une autre fois, dans un autre cadre.
Merci de nous écouter si attentivement
Emmanuel Laurentin

Le colonialisme humanitaire


22 janvier 2010, Mohamed BELAALI, L’humanitaire au service du capital, le cas de Haïti, Le Grand Soir.

Une fois encore le cas de Haïti vient de démontrer d’une manière éclatante combien l’humanitaire est au service du capital. Tous les pays impérialistes, grands et petits, se sont précipités comme des vautours, au nom de l’humanitaire, sur la tragédie de ce petit pays. Que voit-on sous nos yeux ? D’un côté l’armée américaine, avec ses boys surarmés, qui se déploie dans les rues de Port-au-Prince, qui contrôle l’aéroport de la capitale haïtienne et tous les axes stratégiques. De l’autre, des survivants, hommes, femmes et enfants hagards, affamés et assoiffés qui errent à la recherche d’un introuvable point d’eau, d’une introuvable nourriture. Les uns cherchent à occuper le pays, les autres tentent, vaille que vaille, à survivre au milieu des cris des blessés et des cadavres jonchés à même le sol ou enfouis sous des bâtiments effondrés. Si les troupes américaines sont arrivées dès les premières heures du séisme, la population, elle, attend toujours dans des conditions inhumaines cette fameuse « aide humanitaire ». Huit jours après le séisme, des centaines de milliers de sans-abris vivent dans des campements improvisés ou comme le dit l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) « dans des abris de fortune, sans accès à des réseaux d’eau ». La rapidité des vols des avions et la rotation des hélicoptères militaires contraste avec la lenteur des secours. Dans les petites villes avoisinantes de la capitale haïtienne, « l’aide humanitaire » est totalement absente.

Et c’est la population elle- même, à mains nues puisqu’elle manque de tout, qui a procédé aux secours d’urgence loin des caméras et du battage médiatique hypocrite. C’est cette même population c’est à dire des rescapés, dans le dénuement total, qui luttent contre la mort, qui sont traités par les grands médias occidentaux de pillards, de bandits, d’émeutiers etc. Ce sont peut-être ces « émeutiers » des quartiers populaires que les américains et leurs caniches européens craignent le plus. Car l’émeute peut se transformer en révolte et celle-ci en résistance à l’occupant.

Barack Obama en compagnie de Bill Clinton et même de Bush promet au peuple haïtien de rester à ses côtés « aujourd’hui, demain et à l’avenir ». Les GI ne sont donc pas prêts à quitter le sol de ce pays qu’ils occupent au nom de l’humanitaire mais en toute illégalité.

ONG, entreprises multinationales, artistes, sportifs de haut niveau, hommes et femmes politiques sont ainsi enrôlés dans cette sinistre opération coordonnée par un commandement militaire. « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader (…) le contrôle est laissé au militaire, subordonnant l’acteur civil et humanitaire » disait Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde [1]. Aujourd’hui à Haïti rien n’échappe à l’œil vigilent du Pentagone. C’est lui qui contrôle, coordonne, dirige et refoule ; il est le maître de la situation. 10 000 soldats, des navires de guerre dont un porte-avion nucléaire, des hélicoptères en tout genre une base militaire permanente au nord de Port-au Prince etc. sont à la disposition du général Ken Keen qui n’est que l’exécutant des ordres du pentagone.

L’aide humanitaire est évidemment la mission officielle de cette armada : « Notre mission est de fournir une assistance humanitaire », déclarait à l’AFP le colonel Pat Haynes. C’est d’ailleurs le président de l’USAID, agence gouvernementale américaine d’aide au développement, qui a accompagné samedi 16 janvier 2010 Hillary Clinton dans son voyage à Haïti pour accomplir cette noble mission humanitaire. « Nous travaillons de concert avec la constellation d’organisation non gouvernementales qui s’efforcent depuis des années d’améliorer la vie du peuple haïtien. (…) L’argent afflue à la Croix-Rouge et dans d’autres organisations humanitaires » soulignait de son côté Barack Obama président des États-Unis dans un texte publié par Newsweek et Le Monde du 20 janvier 2010.

Les multinationales dont la brutalité exercée sur leurs propres salariés est quotidienne (exploitation, conditions de travail insupportables etc) se métamorphosent en entreprises philanthropiques et envoient, dans un élan de générosité, des millions d’euros ou de dollars aux pauvres haïtiens. Ainsi des banques comme la Société Générale ou le Crédit Agricole, après avoir distribué à leurs dirigeants et « collaborateurs » de substantiels bonus et autres stock options, se sont engagées à envoyer 1 million d’euros aux sinistrés du tremblement de terre. France Telecom, dont la direction des relations humaines a poussé au suicide nombre de ses salariés, a lancé par le biais de sa filiale Orange et en collaboration avec les autres opérateurs Mobile une campagne de récolte de dons par SMS. EADS, célèbre groupe aéronautique pour ses scandales financiers, prête à l’association Action contre la faim un gros porteur A 340 pour porter secours aux haïtiens.

Pour ces entreprises et pour bien d’autres qui participent à cette grande messe humanitaire, le drame haïtien est utilisé, avec beaucoup de cynisme, comme opération de relations publiques. L’humanitaire constitue, pour elles, une aubaine qui leur permet, à peu de frais, d’améliorer leur image de marque bien ternie par des scandales multiples et par leur attitude inhumaine vis à vis de leurs propres salariés.

Quant aux grands médias, notamment la télévision, la tragédie haïtienne est un show rentable qui permet d’augmenter l’audimat et d’engranger des recettes publicitaires en exploitant, eux-aussi, la compassion et la générosité des téléspectateurs. Elle leur permet, par ailleurs, de ne pas parler ou de ne pas montrer les luttes sociales qui éclatent ici ou là.

L’humanitaire sert de paravent aux visées hégémoniques impérialistes. Il exploite cyniquement les sentiments altruistes et de solidarité des citoyens pour servir, en dernière analyse, les intérêts d’une classe sociale minoritaire, mais qui possède tous les pouvoirs.

12 janvier 2010, George MONBIOT, Amériques, le génocide oublié, ContreInfo.

En 1492, la population native des Amériques était de 100 millions. A la fin du 19ème siècle, la plupart avaient été exterminés. De nombreux décès étaient dus à des maladies, mais cette extinction de masse a aussi été organisée. La boucherie a commencé avec Christophe Colomb. Il a massacré la population autochtone d’Hispaniola (aujourd’hui Haïti et Dominique) avec une férocité inimaginable. En 1535 la population native de 8 millions de personnes avait été réduite à zéro, en raison des maladies, des assassinats, ou épuisées par le travail forcé et la famine.

15 janvier 2010, Richard KIM, Il faut annuler la dette d’Haïti, ContreInfo.

L’élan important de solidarité internationale qui s’est manifesté pour venir en aide à Haïti ne doit pas faire oublier les lourdes responsabilités historiques de l’occident dans la situation désastreuse de l’île, écrit Richard Kim, du quotidien The Nation. Depuis son indépendance, rappelle-t-il, cette petite nation a été éreintée par le remboursement des dédommagements imposés par la France pour compenser le manque à gagner des colons privés de leurs esclaves : en 1900, Haïti y consacrait encore 80% du budget de la nation. Au total, Haïti a payé l’équivalent de 21 milliards de dollars de 2003 le prix de sa liberté. L’époque récente n’a pas été plus clémente. En 1995, le FMI a contraint Haïti à abaisser ses barrières douanières sur le riz. Résultat : le pays qui était autrefois exportateur importe aujourd’hui les 3/4 du riz consommé. Avec une nouvelle ligne de crédit de 100 millions annoncée cette semaine, Haïti doit désormais 265 millions au FMI. Au lieu d’accroitre la dette, il faut au contraire l’annuler et transformer ce prêt en don, ce ne serait que justice, conclut-il.

La vulnérabilité d’Haïti aux catastrophes naturelles, les pénuries alimentaires, la pauvreté, la déforestation et le manque d’infrastructure, ne sont pas accidentels. En se contentant de dire que c’est la nation la plus pauvre du monde occidental, on oublie l’essentiel : Haïti a été rendue pauvre – par la France, les États-Unis, la Grande Bretagne et d’autres puissances occidentales, sans oublier le FMI et la Banque mondiale.

17 janvier 2010, Ashley SMITH, Comment ils ont ruiné Haïti, Le Grand Soir.

Alors que la majorité des gens ont réagi à cette crise en cherchant comment fournir de l’aide ou faire un don, le fanatique de la Droite Chrétienne (US), Pat Robertson, s’est distingué par une déclaration raciste abjecte. Il a expliqué que les Haïtiens étaient maudits parce qu’ils avaient signé un pacte avec le diable pour se libérer de l’esclavagisme de leurs maîtres français lors de la révolution haïtienne, il y a 200 ans.

Les grands médias ont expliqué que le séisme avait été provoqué par un glissement de plaques tectoniques le long d’une faille située sous la capitale de Port-au-Prince, et que la misère et l’impuissance du gouvernement Préval avaient amplifié le désastre. Mais ils n’ont pas tout dit.

Ainsi, tandis que Pat Robinson compare la grande révolution des esclaves d’Haïti à un pacte avec le diable, Clinton s’active à la réduire à un piège à touristes. Dans le même temps, les plans de Clinton pour Haïti prévoient une expansion des « ateliers à sueur » (sweat shops) pour profiter de la main d’oeuvre bon marché fournie par les masses urbaines. Les Etats-Unis ont détaxé les importations en provenance d’Haiti pour faciliter le retour de la production de ces ateliers.

Les conséquences directes de ces politiques sont un état haïtien impuissant, une infrastructure en ruines, des constructions hasardeuses et une misère noire qui, conjuguées aux cyclones et maintenant au séisme, ont transformé une catastrophe naturelle en une catastrophe sociale.

Il ne faut pas se tromper sur le rôle des ONG internationales. Tandis que de nombreuses ONG tentent de répondre à la crise, les Etats-Unis et d’autres gouvernements fournissent une aide destinée à miner le droit à l’autodétermination du pays. Les ONG internationales n’ont aucun compte à rendre au gouvernement haïtien, pas plus qu’au peuple haïtien. Par conséquence, toute aide qui passe par ces ONG ne fait qu’affaiblir un peu plus le peu d’emprise sur leur propre société encore entre les mains des Haïtiens.

17 janvier 2010, Greg PALAST, « Blackwater avant l’eau potable » : Le testicule droit de l’Enfer – Histoire d’un holocauste haitien, Le Grand Soir.

Envoyer les Marines. C’est la réponse typique de l’Amérique. C’est notre spécialité. Le porte avions USS Carl Vinson s’est finalement pointé au bout de trois jours. Avec quoi ? Déployé en urgence – sans aucun matériel de secours. Il transportait des missiles « Sidewinder » et 19 hélicoptères.

N’allez pas accuser Mère Nature pour tous les morts et destructions. Un tel déshonneur revient à Papa Doc et Bébé Doc, la dictature de la famille Duvalier, qui a pillé le pays pendant 28 ans. Papa et Bébé ont empoché environ 80% de l’aide économique versée à Haïti – avec la complicité du gouvernement US heureux d’avoir leurs Duvalier et leur milice vaudou, les Tonton Macoutes, comme alliés dans la Guerre Froide. (Une guerre gagnée haut la main : les escadrons de la mort des Duvalier ont assassiné 60.000 opposants au régime).

Ce que Papa et Bébé n’ont pas emporté avec eux dans leur fuite, le FMI est venu l’achever avec ses « plans d’austérité ». Un plan d’austérité est une sorte de rituel vaudou exécuté par des économistes transformés en zombies par une croyance mystique qui prétend que la suppression des services sociaux pourra, d’une manière ou d’une autre, améliorer la situation économique d’un pays.

Haïti était jadis un pays riche, le plus riche du continent, un pays qui valait plus, écrivait Voltaire au 18eme siècle, que la colonie rocailleuse et glacée appelée Nouvelle Angleterre. La source de ses richesses était l’or noir : les esclaves. Mais les esclaves se sont rebellés – et n’ont jamais cessé d’en payer le prix.

19 janvier 2010, Jeremy SCAHILL, Haïti : les mercenaires flairent un marché juteux, ContreInfo [AfghanistanIrak].

Pour certains, les images en provenance d’Haïti sont loin d’être désolantes. Comme après l’ouragan Katrina, les sociétés de sécurité privées, se découvrant une soudaine sollicitude pour la Caraïbe, offrent leurs services aux entreprises haïtiennes. Forte de l’expérience de « milliers de missions réussies en Irak et en Afghanistan », l’une d’entre elles propose « l’éradication des menaces élevées » et la protection contre « l’agitation des travailleurs. »

Haïti est la grande affaire du jour. Les entreprises membres du syndicat professionnel des mercenaires, nommé de façon orwellienne « International Peace Operations Association », offrent leurs services en Haïti.

19 janvier 2010, Ayman EL KAYMAN, La recolonisation post-sismique d’Haïti, Tlaxcala.

Ayiti, Haïti, île-martyre, île-flambeau de la liberté des Nègs [ En kreyòl, Nèg veut dire tout simplement être humain], première république noire de l’histoire, est en train d’expérimenter une invention qui a germé dans les cabinets du pouvoir des Maîtres du monde : la recolonisation post-sismique.

Lire aussi :
Dossier Haïti, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.


[1] 23 août 2009, Mohamed BELAALI, L’humanitaire au service du capital, Le Grand Soir.

La farce tragique de l’aide humanitaire



Ouvrez la porte !
« Aide humanitaire »

Marc-Antoine PÉROUSE DE MONTCLOS, L’aide humanitaire, aide à la guerre ?, Complexe, 2001 [BiblioMondeCahiers d’études africaines].

Dans la question des situations de crise et d’urgence, l’aide humanitaire a pris une telle importance qu’elle est devenue, à sa manière, un acteur à part entière de la scène internationale, pour ne pas dire un « lobby ». Pourtant, des enquêtes de terrain révèlent de nombreux dysfonctionnements quant à la mise en oeuvre de la distribution des secours. Dans des économies de guerre civile en effet, l’intervention humanitaire ne peut jamais être politiquement neutre. Pire encore, elle s’avère, de part sa puissance logistique, nourrir les conflits et contribuer leur prolongation; la question se pose donc de savoir dans quelle mesure les effets pervers de l’aide humanitaire l’emportent sur les bénéfices attendus pour les populations dans le besoin.

Se défendant de tirer sur l’ambulance, l’auteur, chargé de recherche à l’Institut de recherche sur le développement (IRD), entend se livrer à une critique constructive de l’aide humanitaire dans les zones de guerre. Exemples à l’appui, il montre comment elle peut se révéler un facteur structurant des conflits, les belligérants rackettant les organisations non gouvernementales (ONG) et encadrant politiquement les réfugiés dans les camps. L’aide est ainsi susceptible d’exacerber les tensions en attisant les compétitions pour l’accès à des ressources rares. Avec la fin de la guerre froide et des appuis extérieurs, les civils sont devenus des enjeux stratégiques aux yeux des combattants, l’aide internationale apportant « de l’oxygène à un conflit qui serait resté en vase clos ». Pour l’auteur, quand l’aide n’est qu’un soin palliatif sans résolution des causes politiques du problème, il faut savoir partir et travailler en amont des crises, par exemple en muselant les marchands de canons. Le véritable défi à venir pour les ONG serait donc de connaître le seuil où les effets pervers l’emportent sur les effets bénéfiques, le sauvetage d’une vie aujourd’hui se traduisant par le sacrifice de dix demain.

Lire aussi :

Dossier Haïti, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.

L'armée américaine occupe Haïti


Une semaine après le séisme qui a ravagé Haïti, l’armée américaine occupe l’île et les charognards des ONG récoltent des millions dont une infime partie servira aux habitants totalement démunis. Le charity business prospère à l’ombre des hélicoptères et des fusils-mitrailleurs. Ainsi triomphe le colonialisme humanitaire…

Serge LEFORT
Citoyen du Monde exilé au Mexique

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À lire et à écouter : Haïti – Gaza


Haïti

15/01/2010, Comment expliquer le séisme d’Haïti ?, Science publique – France Culture.

Commentaires : Le discours scientifique sert à masquer voire à nier que la pauvreté aggrave les catastrophes naturelles.

19/01/2010, Histoire d’Haïti, 2000 ans d’histoire – France Inter.
«C’est une terre à désirer et, une fois vue, à ne jamais quitter.» Christophe Colomb
Trois siècles après avoir été découverte par Christophe Colomb, Haïti fut, après les Etats-Unis, la deuxième colonie du monde à proclamer son indépendance. Appelée successivement Hispaniolia, puis Saint Domingue, colonisée par les Espagnols puis par les Français, elle a connu grâce à l’exploitation des esclaves une telle prospérité qu’on l’appelait « la perle des Antilles. » Si riche qu’à la fin de la guerre de sept ans, Louis XV avait préféré perdre le Canada plutôt que Saint Domingue, et que Napoléon y avait envoyé une armée pour mater la révolte des esclaves de Toussaint Louverture. Mais depuis son indépendance proclamée en 1804, Haïti est devenue un des pays les plus pauvres du monde. Un pays éprouvé depuis deux siècles par l’histoire et par les catastrophes naturelles comme celle qui vient de le frapper.

Commentaires :
• Les conséquences de cette catastrophe naturelle ne sont pas une fatalité, mais le résultat de la colonisation. Lire La pauvreté aggrave les catastrophes naturelles et La vérité sur les souffrances d’Haïti.
• Après le deuxième voyage de Christophe Colomb à Haïti à la fin de 1493, il ne s’agit plus d’exploration aventureuse, mais d’occupation armée de l’île rebaptisée Hispaniola. L’arrivée d’une armada de dis-sept navires avec douze à quinze cents hommes marque l’acte inaugural d’une colonisation européenne qui va bientôt s’abattre sur tout le continent américain. Et qui se distingue d’emblée par sa violence sans limites contre les peuples envahis qu’elle entend contraindre à produire ce qu’exige le colonisateur. Dès son premier voyage, Colomb en avait tracé le programme. Les naturels de l’île, écrivait-il, «sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on leur enseigne à aller vêtus et à prendre nos coutumes».
Christophe COLOMB, La découverte de l’Amérique, La Découverte, 1979 in FERRO Marc, Le livre noir du colonialisme, Pluriel Laffont, 2003.

Palestine / Israël

17/01/2010, Les réfugiés palestiniens dans les pays arabes, Place des peuples – France Culture.

Lire aussi : Palestine / Israël.

19/01/2010, Shlomo SAND, Tout arrive ! – France Culture.
Nous recevons l’historien Shlomo Sand pour parler avec lui de ses deux derniers ouvrages Comment le peuple juif fut inventé et Les mots de la terre (chez Flammarion).
Il commence par nous expliquer comment l’expérience de la guerre des six jours l’a profondément marqué et l’a amené à la politique alors qu’à 20 ans il en était déjà fatigué et se rêvait écrivain ou poète.
Lui qui vit et enseigne à Tel-Aviv, se définit comme « israélien d’origine juive », est très critique face au nationalisme juif. Et on voit ici avec lui comment il déconstruit l’historiographie juive contemporaine (mais ne nous méprenons pas, il ne fait pas l’étude historique du peuple juif).
Cette lutte post-sioniste, il la mène donc à travers ses ouvrages en se positionnant d’abord comme citoyen, c’est-à-dire quelqu’un d’inquiet, avant tout, sur l’avenir de son pays.

Lire aussi : Shlomo SAND in Résistance à la colonisation de la Palestine / Israël.

La pauvreté aggrave les catastrophes naturelles


Alors que la communauté internationale se rue au secours d’Haïti après le séisme du 12 janvier, Peter Hallward, du Guardian, met en lumière la part de responsabilité du monde dans la misère économique dont le pays ne parvient pas à sortir.

Aucune mégapole au monde n’aurait réchappé d’un tremblement de terre comme celui qui a ravagé la capitale d’Haïti le 12 janvier. Mais ce n’est pas un hasard si l’essentiel de Port-au-Prince ressemble aujourd’hui à une zone de guerre. Il faut plutôt voir dans les destructions engendrées par cette nouvelle calamité le résultat, tout à fait humain, d’une longue succession d’événements historiques déplorables. Le pays a connu plus que sa part de désastres. Le gigantesque séisme du 7 mai 1842 aurait tué 10 000 habitants dans la seule ville de Cap Haïtien, dans le nord. Les ouragans balaient régulièrement l’île. Les intempéries de septembre 2008 ont inondé la ville de Gonaïves, rasé presque toutes ses infrastructures branlantes et entrainé la mort de plus d’un millier de personnes.

Il faudra sans doute attendre des semaines avant de mesurer toute l’étendue des dommages provoqués par le tremblement de terre. Mais une chose est d’ores et déjà évidente : cet impact dramatique est le résultat d’une histoire faite, à long terme, de paupérisation et d’impuissance. On a coutume de présenter Haïti comme « le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental ». Cette pauvreté est l’héritage direct de ce qui a peut-être été le système d’exploitation coloniale le plus impitoyable de l’histoire du monde, aggravé par des décennies d’oppression postcoloniale systématique. Cette noble « communauté internationale » que l’on voit aujourd’hui se bousculer pour apporter son « aide humanitaire » à Haïti est en grande partie responsable des maux terribles qu’elle s’efforce aujourd’hui d’atténuer. Depuis le jour où, en 1915, les Etats-Unis ont envahi et occupé le pays, tous les efforts entrepris pour permettre au peuple haïtien de passer (pour reprendre les propos de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide) « de la misère absolue à une pauvreté digne » ont été violemment et délibérément sabotés par le gouvernement américain et ses alliés. Le propre gouvernement d’Aristide (porté au pouvoir par environ 75 % de l’électorat) en a été la dernière victime, renversé en 2004 par un coup d’Etat bénéficiant d’un soutien international, au cours duquel plusieurs milliers de personne ont perdu la vie. Depuis, la population, en proie au ressentiment, gronde. C’est pour cette raison que les Nations unies ont déployé sur place une force de stabilisation et de pacification aussi nombreuse que coûteuse.

Depuis 2004, la communauté internationale gouverne Haïti

Haïti est aujourd’hui un pays où, selon les meilleures études disponibles, quelque 75 % des habitants « vivent avec moins de 2 dollars (1,40 euros) par jour, et 56 % – 4,5 millions de personnes – avec moins de 1 dollar (0,66 euro) par jour ». Du fait d’accords commerciaux et financiers léonins, cette indigence et cette impuissance continueront, dans un avenir prévisible, à faire partie intégrante du quotidien des Haïtiens. C’est ce dénuement et cette faiblesse qui expliquent l’étendue de l’horreur qui s’est abattue sur Port-au-Prince. Depuis la fin des années 70, l’agriculture haïtienne a été l’objet des assauts du néolibéralisme, qui a chassé des milliers de petits exploitants vers les bidonvilles surpeuplés. On ne dispose d’aucun chiffre fiable, mais il semblerait que des centaines de milliers d’habitants de Port-au-Prince vivent aujourd’hui dans des logements de fortune, souvent accrochés au flanc de ravines pelées par la déforestation. Ce qui a poussé ces gens à résider dans de tels lieux et dans de telles conditions n’est pas plus « naturel » ou accidentel que les blessures que leur a infligées le tremblement de terre. Les infrastructures de première nécessité de la capitale, l’eau courante, l’électricité, les routes, etc., sont désespérément inadaptées, voire inexistantes. Quant au gouvernement, il est pour ainsi dire incapable de mobiliser des secours.

A vrai dire, depuis le putsch de 2004, c’est la communauté internationale qui gouverne Haïti. Ces pays qui se précipitent maintenant à son chevet ont pourtant systématiquement voté, ces cinq dernières années, contre toute extension du mandat de la mission de l’ONU au-delà de sa vocation principalement militaire. Les projets qui prévoyaient d’utiliser une fraction de cet « investissement » afin de réduire la misère ou favoriser le développement de l’agriculture se sont trouvés bloqués, conformément aux tendances à long terme qui continuent de présider à la distribution de « l’aide » internationale. Si l’on tient vraiment à aider Haïti à surmonter cette nouvelle crise, nous devrions garder cette réalité à l’esprit. Tout en envoyant des secours, nous devrions nous demander ce que nous pouvons faire pour conférer davantage d’autonomie au peuple et aux institutions publiques haïtiennes. Si l’on prétend sérieusement les aider, cessons alors de chercher à contrôler le gouvernement du pays, à pacifier ces citoyens et exploiter son économie. Et tant que nous y sommes, commençons donc à payer pour certains des dégâts que nous avons déjà causés.

Peter Hallward
The GuardianPresseurop

Écouter aussi : Géopolitique – France Inter :

Fatalité, dira-t-on, mais non. Fatalité sans doute pour ce tremblement de terre encore qu’un pays moins totalement misérable aurait eu des bâtiments plus solides et disposé de secours prêts à intervenir, équipés, capables de faire quelque chose devant tant d’horreurs, mais pour le reste ?

Pour le reste, ce n’est pas la fatalité qui explique ces siècles de malheur auxquels se résume l’histoire haïtienne. Avant 1492, on ne sait pas trop mais, sitôt que Christophe Colomb découvre cette île magnifique qu’il baptisa, d’abord, Hispaniola, la Petite Espagne, la soif de l’or transforme les populations indigènes en esclaves, vite décimés par l’épuisement, la sauvagerie des occupants et les maladies qu’ils avaient apportées d’Europe avec eux et contre lesquelles les autochtones n’étaient pas immunisés.

Lorsqu’il n’y a plus d’or à extraire de la partie occidentale de l’île, le territoire de l’actuelle République d’Haïti, l’Espagne s’investit dans la partie orientale, l’actuelle République dominicaine, et c’est la France qui prend le relais, à la fin du XVI°, cultivant le tabac, produisant l’indigo, développant d’immenses richesses, grâce à l’exportation de ses pauvres auxquels elle promettait des terres et à l’importation, surtout, d’esclaves africains.

Le sucre et le café s’ajoutent au tabac. En 1789, cette colonie compte 500 000 esclaves contre 32 000 Blancs et à peu près autant de mulâtres et d’affranchis mais le vent de la Révolution française souffle jusque sur l’île. Conduits par les mulâtres et les affranchis, les esclaves se révoltent et, après bien des épisodes, Haïti devient un mythe en 1804, la première République noire et le plus ancien Etat indépendant des Amériques, après les États-Unis.

Juste retour des choses ? Triomphe de la Justice ? Non, car ces esclaves révoltés qui ont gagné n’ont que leur misère et leur acculturation pour héritage, la faim au ventre et la revanche au cœur. Les victimes ne sont pas forcément les meilleurs des hommes, citoyens sages, exemplaires, aptes à prendre leurs affaires en mains et, pire encore, l’indépendance acquise, un antagonisme social et racial, s’approfondit entre Noirs et mulâtres, entre damnés de cette terre et demi blancs, plus cultivés, plus riches et bien décidés à régner sur la plèbe.

Dénuement de la majorité, atouts d’une minorité et lutte entre les deux, Haïti a souffert jusqu’aujourd’hui de ce legs de l’esclavage, d’un handicap séculaire qui explique son instabilité chronique, ces deux siècles de coups d’Etat incessants, de révolte permanente, de dictatures ubuesques et d’instants d’espoir, fulgurants et aussitôt déçus.

Le paradoxe haïtien est que ce concentré de malheurs ne laisse personne indifférent, ni l’Afrique décolonisée à laquelle Haïti avait ouvert la voie avec 150 ans d’avance ; ni le Vatican et le monde catholique car les Haïtiens sont catholiques ; ni la France parce qu’on parle français à Haïti et que l’intelligentsia haïtienne est l’une des plus brillantes de la francophonie ; ni les États-Unis car chaque crise haïtienne déverse à leurs portes des flots de réfugiés. Quand on dit que tout est à reconstruire, c’est tout, vraiment tout.

Histoire du monde au XVe siècle


BOUCHERON Patrick (sous la direction de), Histoire du monde au XVe siècle, Fayard, 2009 [La Fabrique de l’Histoire – France CultureLe MondeMarianne-Tout sur la Chine].

Le XVe siècle est le temps de l’invention du monde. De Tamerlan à Magellan, depuis l’Asie centrale jusqu’à la capture de l’Amérique en 1492, s’accomplit une première mondialisation. Mais la geste de Christophe Colomb est tout sauf un événement fortuit : elle est précédée, et surtout rendue possible et pensable, par une dynamique globale et séculaire d’interconnexion des espaces, des temps et des savoirs du monde. Elle ne se laisse en rien circonscrire par ce que l’on appellera plus tard l’occidentalisation du monde : les marchands de l’océan Indien, les marins chinois de l’amiral Zheng He, mais aussi les conquérants turcs ont toute leur part dans cette histoire des devenirs possibles du monde, où rien n’est encore écrit.

Ni dictionnaire critique ni somme érudite, Histoire du monde au XV siècle se veut un essai collectif davantage qu’une encyclopédie. Faisant alterner les chapitres de synthèse et les textes au ton plus libre éclairant un événement, un personnage ou une oeuvre, le livre se prête à la lecture au long cours comme au hasard du cabotage. Mais dans tous les cas, il s’agit bien de susciter des étonnements par rapprochement et d’éveiller des curiosités par le déplacement du regard. Si l’accent est naturellement mis sur ce qui circule plutôt que sur ce qui cloisonne, s’inscrivant en cela dans les perspectives nouvelles d’une histoire globale attentive aux connexions des lieux et des temps, cette histoire du monde ne se réduit pas à une chronique de la mondialisation : il s’agit aussi de rendre compte des spécificités et des originalités des territoires du monde, des temps du monde, des écritures du monde, des devenirs du monde – ces quatre dimensions inspirant l’architecture d’ensemble du livre.

Lire aussi :
• GRUZINSKI Serge, Les quatre parties du monde – Histoire d’une mondialisation, La Martinière, 2004 [Académie de LilleArts LivresCanal AcadémieClionautesCritique internationaleSciences PoRevues pluriellesSIELEC].

Dominer « les quatre parties du monde » : telle est l’ambition de la Monarchie catholique (1580-1640). Pour imposer leur présence, Espagnoles et Portugais apprennent à maîtriser des milieux inconnus, tandis que du Mexique au Japon, du Brésil aux côtes africaines, de Goa aux Philippines, des peuples sont confrontés à des formes de pensée et de pouvoir qui leur sont totalement étrangers. Brassage des êtres ou résistance des traditions locales à la domination ibérique : la terre se mondialise.

À l’aube des temps modernes, ce ne sont pas seulement les modes de vie, les techniques et l’économie que bouleversent les nouveaux maîtres de la planète, mais aussi les croyances et es imaginaires. Serge Gruzinski montre que le passé est une merveilleuse boîte à outils pour comprendre ce qui se joue depuis des siècles entre occidentalisation, métissages et mondialisation. Il nous invite à un vaste tour du monde en compagnie de personnages dont le destin incarne le face-à-face des grandes civilisations et d’un empire universel.

• Dossier documentaire & Bibliographie Géo-Histoire globale, Monde en Question.

Écouter aussi :
• Histoire du monde 2/4 Cartographier le monde dans l’antiquité, La Fabrique de l’Histoire – France Culture.
• Histoire du monde 3/4 L’histoire universelle, La Fabrique de l’Histoire – France Culture.
• Histoire du monde 4/4 La world history ou histoire globale, La Fabrique de l’Histoire – France Culture.