Monde en Question

Analyse de l'actualité économique, politique et sociale dans le monde

Archives de Catégorie: Tunisie

Révolutions arabes – Question palestinienne


L’évènementialité révolutionnaire et insurrectionnelle ouverte dans le monde arabe depuis le mois de janvier 2011 a bien eu sa part de « nouveau » : analystes et chercheurs se sont ainsi attachés à en déceler, pour l’essentiel, les manifestations dans l’appropriation radicale du paradigme démocratique par les insurgés égyptiens, libyens ou tunisiens, dans l’utilisation de nouveaux moyens informatiques globalisés, dans l’absence -tout du moins dans un premier temps- d’idéologies fondatrices, si ce n’est de leaderships dument constitués, au sein des soulèvements en question. Ces processus révolutionnaires auraient même pu, dans leur nouveauté radicale, tracer des points de rupture fondamentaux avec ce qui, tout au long du vingtième siècle, eut justement pu s’attacher au concept même de « révolution » dans le monde arabe. Parmi ces éléments : le caractère tiers-mondiste qui lui fut souvent lié, l’attachement à la question palestinienne, et enfin la dimension chiliastique et révolutionnaire propre aux bouleversements révolutionnaires tels qu’on se les imaginait alors. Et pourtant, cette rupture semble encore relative : c’est plutôt une singulière dialectique irrésolue qui semble aussi se dessiner entre ces différents éléments, où le passé semble encore servir parfois de point de référence, se réactualisant ainsi, face à un « nouveau » dont les contours et les césures qu’il trace sont patiemment en train de s’esquisser.

Nicolas Dot-Pouillard, Les révolutions arabes entre césures et remembrances, L’Année du MaghrebTélécharger l’article.

Lire aussi :
• 21/12/2011, Nicolas Dot-Pouillard, Les mondes arabes et la question palestinienne, CNRS.
• 11/01/2012, Nicolas Dot-Pouillard, « Résistance » et/ou « révolution » : un dilemme libanais face à la crise syrienne, CNRS.
• 29/05/2012, Nicolas Dot-Pouillard, La Tunisie et ses Palestine, CNRS.
• 01/08/2012, Nicolas Dot-Pouillard, Face à la crise syrienne : des gauches arabes divisées, CNRS.
• 15/10/2012, Eric Gobe, Tunisie an I : les chantiers de la transition, CNRS.
Dossier documentaire Résistance à la colonisation de la Palestine, Monde en Question.

L’effarement d’Israël


C’est ce qui s’appelle un état de sidération. Depuis les débuts tunisiens de ce printemps arabe et depuis, surtout, que le président égyptien avec lequel ils entretenaient des liens tellement étroits est apparu menacé, les Israéliens semblent frappés de paralysie intellectuelle, plongés qu’ils sont dans un mutisme effaré rompu seulement par de rares et incohérentes déclarations.

Hormis quelques personnalités intellectuelles et Shimon Pérès, prix Nobel de la paix et chef de l’Etat sans pouvoir, qui ont applaudi ce vent de liberté, c’est le silence radio à Jérusalem, comme si ni la gauche, ni le centre, ni la droite au pouvoir ne savaient que penser et, de fait, ils ne le savent pas. On aurait pu imaginer que la gauche profite de ce printemps pour se remobiliser et sommer la coalition gouvernementale de tendre la main aux manifestants arabes mais cette gauche éclatée n’a plus de troupes depuis que l’impasse du processus de paix a découragé et dispersé le camp de la paix israélien. Autrefois si militante et ardemment pacifiste, la jeunesse israélienne s’est réfugiée dans l’individualisme et ne croit plus qu’au plaisir et à la réussite individuelle quand elle n’émigre pas purement et simplement.

Le centre alors, plus fort et premier des partis en nombre de députés, aurait pu presser Benjamin Netanyahu de relancer les négociations avec les Palestiniens mais on ne l’entend pas car il est bien conscient que, dans un paysage régional aussi bouleversé, il ne peut pas seulement s’agir de faire miaintenant ce qu’il aurait souhaité qu’il soit fait plus tôt. Le centre se tait parce que, sans certitude que l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe puissent garantir, demain, la coexistence pacifique d’Israël et d’un Etat palestinien, il en vient à considérer que la paix est devenue plus risquée qu’hier.

Quant à la droite, elle est partagée entre ceux qui n’ont jamais voulu de la paix et en voudraient moins que jamais dans ce nouveau contexte et ceux -dont le Premier ministre- qui commencent à mesurer que l’isolement diplomatique d’Israël a toutes chances d’être accru par ce changement de donne régional.

Les faits sont là. Considérant que le statu-quo arabe n’est plus tenable, les Américains ont très vite joué la carte du changement et continuent de le faire. Avec un temps de retard et beaucoup plus d’inquiétude, les Européens se rallient à cette position. L’un dans l’autre, le souci prioritaire des Occidentaux est désormais de consolider leurs positions dans des mondes musulmans en transition vers la démocratie. Ils seront d’autant moins disposés, Américains compris, à laisser leur solidarité avec Israël compromettre les chances qui s’offrent à eux au sud et à l’est de la Méditerranée que l’actuel gouvernement israélien a refusé, depuis deux ans, d’entendre leurs appels au compromis et que l’image internationale d’Israël s’est considérablement dégradée.

Israël doit aujourd’hui repenser toute sa diplomatie car, maintenant que l’islamisme fait moins peur et que l’état de droit et la démocratie vont lentement, très lentement mais tout de même progresser dans la région, il ne pourra plus aussi allégrement ignorer le droit international qu’auparavant. Israël doit accompagner le printemps arabe et vite, très vite, trouver les moyens et la manière de le faire.

Géopolitique

Écouter aussi : Israël face aux révolutions arabes, Du Grain à moudre.

Selon une analyse du célèbre éditorialiste de gauche Gideon Lévy, la révolution Egyptienne est une bonne nouvelle pour le monde entier et aussi pour Israël. Mais ce n’est pas, de loin, ce que semblent penser ses compatriotes, et son gouvernement, qui craignent que la nouvelle donne nuise aux intérêt de leur pays car la « rue arabe » est solidaire du peuple palestinien et hostile à Israël. Et puis quel le rôle seront appelés à jouer les mouvements d’opposition islamistes dans les transitions politiques à l’œuvre ?

Lire aussi :
Chronique Colonisation de la Palestine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Palestine/Israël, Monde en Question.
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Dossier Guide des ressources documentaires, Monde en Question.

Les impasses de Wallerstein


Immanuel Wallerstein est admiré comme un sociologue proche du mouvement altermondialiste. Ses analyses ne sont pourtant pas toujours à la hauteur de sa réputation, à propos de la Chine (nous y reviendrons) ou de qu’on nomme le monde arabe. Son dernier commentaire, traduit en français, révèle des failles [1].

La première faille de Wallerstein concerne l’impasse du colonialisme :

La Révolte arabe de 1916 avait été conduite par Chérif Hussein ibn Ali pour arracher l’indépendance arabe à l’empire ottoman. Les Ottomans furent évincés. Cette grande révolte avait, toutefois, été cooptée par les Britanniques et les Français. Après 1945, les différents États arabes devinrent progressivement membres indépendants des Nations unies. Mais dans la plupart des cas, ces indépendances furent cooptées par les États-Unis, ceux-ci étant devenus les successeurs de la Grande-Bretagne comme puissance tutélaire extérieure, tandis que la France continuait de jouer un rôle seulement au Maghreb et au Liban.

Wallerstein ne précise pas que les puissances impérialistes britannique et française se sont partagées les dépouilles de l’empire ottoman en occupant les territoires arabes (Syrie, Palestine, Liban, Irak, Arabie) avec la complicité de la Société des Nations. La France s’était emparée de l’Algérie en 1830 et de la Tunisie en 1881 et la Grande-Bretagne de l’Egypte en 1882.

La deuxième faille de Wallerstein concerne l’impasse de l’État d’Israël dans son décompte des gagnants et des perdants :

Mais qu’en est-il des puissances extérieures, lourdement impliquées dans des tentatives visant à contrôler la situation ? Le principal acteur extérieur sont les États-Unis. Un deuxième est l’Iran. Tous les autres (la Turquie, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine) sont moins importants mais néanmoins significatifs.

Wallerstein oublie de mentionner que l’État d’Israël a peur du changement en cours au Moyen Orient car il redoute que la vague de soulèvements populaires dans la région puissent inspirer les Palestiniens qui vivent sous l’occupation depuis plus de 40 ans. [2]. C’est pourquoi le gouvernement israélien a soutenu Hosni Moubarak comme il avait soutenu le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud… jusqu’à la dernière seconde.

La troisième faille de Wallerstein concerne sa référence convenue aux « peuples arabes » :

Et bien entendu, les plus grands gagnants de la deuxième Révolte arabe seront, avec le temps, les peuples arabes.

Wallerstein, obnubilé par le jeu géopolitique des puissances régionales et mondiales au Moyen Orient, oublie de rappeler que, s’ils font les révolutions, les peuples restent exclus du pouvoir [3].

28/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi : Dossier documentaire & Bibliographie Immanuel WALLERSTEIN, Monde en Question.


[1] Immanuel WALLERSTEIN, La deuxième Révolte arabe : gagnants et perdants, Fernand Braudel Center, 01/02/2011.
[2] Lire aussi :
• Revue de presse Egypte, Monde en Question, 07/02/2011.
• Serge LEFORT, Le changement dans la continuité en Egypte, Monde en Question, 12/02/2011.
[3] Lire aussi :
• Serge LEFORT, Le spectre d’une révolution sociale, Monde en Question, 07/02/2011.
• Les révolutions ne garantissent pas la démocratie, Reuters-Yahoo! Actualités, 13/02/2011.

Un printemps arabe



1959 – 2000

L’Express a publié le 18/01/2011 un article intitulé « Après la Tunisie: un printemps arabe ? », L’auteur faisait explicitement référence au livre de Benoist-Méchin publié en 1959 [1] :

Au terme d’un long périple en Orient, Benoist-Méchin écrivait en exergue de son Printemps arabe (1959) : « Le monde se transforme plus rapidement qu’on ne le croit et rejette comme des épaves tous ceux qui ne se transforment pas au même rythme que lui. »

L’auteur aurait pu citer le paragraphe entier et éviter ainsi de faire un contresens :

Tranformé et libéré d’une foule de conceptions que je croyais encore vivaces, mais que le temps avait desséchées et rendues caduques. Il faut s’incliner devant l’évidence : le monde se transforme plus rapidement qu’on ne le croit et rejette comme des épaves tous ceux qui ne se transforment pas au même rythme que lui. Il faut un certain effort pour le faire et pour le dire. Mais, comme l’a écrit le Prophète : « Rien n’est plus méprisable que ceux qui savent et ne disent pas, si ce n’est ceux qui disent et ne font pas. » Le courage n’est qu’un prolongement de la lucidité.
Op. cit. p.15

Le voyage au Moyen-Orient, réalisé par Benoist-Méchin entre le 17 décembre 1957 et le 30 avril 1958, fut son « chemin de damas ». Benoist-Méchin convertit son admiration pour l’Allemagne nazie en une passion pour le monde arabe comme le fera Jean Genet un peu plus tard [2].

La majorité des journalistes, qui reprennent par copier-coller l’expression un « printemps arabe », ignorent que Benoist-Méchin évoquait non pas un changement du monde arabe, mais le sien vis-à-vis de la réalité découverte au cours de son voyage :

Les quatre mois que j’ai passés en Orient ne m’ont pas seulement beaucoup appris sur le monde arabe et l’Islam. Ils m’ont amené à m’interroger sur moi-même, sur mon pays, sur cette civilisation occidentale dont j’étais un des héritiers. […] Pourquoi ne pas l’avouer ? Les assises de ma pensée en ont été ébranlées. Certaines notions, auxquelles je me référais habituellement et que je ne songeais pas à remettre en question, ont vacillé sur leurs bases.
Op. cit. p.14

N’est-ce pas ce qui arrive au milieu politico-médiatique qui est contraint par les événements à remettre en cause leurs préjugés contre le monde arabe – un monde que l’Europe colonialiste avait figé dans l’orientalisme imaginaire ? Mais à entendre les prêches sur la démocratie, destinés à étouffer les aspirations sociales, on doute que l’Europe ait abandonné son rêve d’une race de Seigneurs.

23/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Jacques BENOIST-MÉCHIN, SiteArchives et souvenirs historiques de Jacques Benoist-Méchin.
• Edward SAÏD, L’orientalisme – L’Orient créé par l’Occident, Seuil, 1980 [Monde en Question].
Dossier documentaire & Bibliographie Afrique du Nord, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.


[1] BENOIST-MÉCHIN, Un printemps arabe, Albin Michel, 1959 réédition 2000 [Population].

Au cours de ce voyage, il visita dans l’ordre : l’Egypte, l’Arabie saoudite, le Koweit, le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak et la Turquie.

[2] Jacques Benoist-Méchin, BiblioMonde :

Jacques Benoist-Méchin est, dans les années 1930, un journaliste admirateur de Hitler Pendant la Seconde Guerre mondiale, Il est un des haut dirigeant du ministère des Affaires étrangères du gouvernement de Vichy. Cette collaboration avec le IIIe Reich, lui vaut un procès et une condamnation à mort en 1945 qui ne sera pas exécutée. Emprisonné à Clairvaux, il est finalement gracié en 1953.

Diplomatie coloniale



Kouchner – Sarkozy – Ben Ali

Boris Boillon a été contraint de présenter des excuses aux Tunisiens à la télévision nationale, samedi, après avoir choqué de nombreuses personnes dans le pays en employant un ton agressif lors de sa première rencontre avec la presse.

Une journaliste a demandé de préciser ses propos à l’ambassadeur qui venait de déclarer que selon lui « la France est mal placée pour donner des leçons dans le domaine de l’état de droit et dans le domaine de la démocratie ».

« Non, je ne peux pas expliciter, je dis ce que j’ai à dire et n’essayez pas de me coincer avec des trucs à la con. Voilà, la France n’a pas de leçons à donner, il y a un peuple tunisien qui a montré de manière exceptionnelle, de manière pionnière au 21e siècle ce que c’est que la e-révolution », a-t-il répondu.

« Moi, je ne suis pas là pour faire de la polémique, je ne suis pas là pour créer des problèmes, je suis là, mais pour créer des solutions, donc n’essayez pas de me faire tomber sur des trucs débiles. Franchement, vous croyez que j’ai ce niveau-là, vous croyez que je suis dans la petite phrase débile ? », a-t-il ajouté.

Environ 500 Tunisiens ont manifesté devant l’ambassade de France pour réclamer son départ, dénonçant « son manque de diplomatie » et « son agressivité » lors de cette rencontre avec la presse, a constaté une journaliste de l’AFP.

AFP-France 24

À peine nommé, Boris Boillon, le nouvel ambassadeur de France à Tunis, a donné le ton.

Au lieu du collier de jasmin et des youyous qu’il espérait peut-être, il a été accueilli par des questions de journalistes tunisiens sur Michèle Alliot-Marie, sa ministre, et les rapports déplacés de celle-ci avec des hommes du clan Ben Ali. Et ces questions l’ont visiblement sérieusement agacé… Sarkozyste sur le fond et dans la forme, il a vulgairement envoyé promener tout le monde, arrogance et mépris à l’appui, accusant les uns de tenter « de le faire tomber sur des trucs débiles », rétorquant aux autres : « Vous croyez que j’ai ce niveau-là ? », et tournant le dos à une dernière en lui lâchant, en arabe et grossièrement, « Assez ! »

Pourtant, en acceptant le poste, il acceptait aussi l’encombrant paquet-cadeau des relations entre ses amis et ceux du dictateur tunisien, et les questions étaient plus que légitimes ! Mais qu’attendre d’autre d’un ancien conseiller diplomatique (!) de Sarkozy qui, nommé ambassadeur en Irak en 2009, n’a vu dans ce pays ravagé par la guerre que « le marché du siècle : 600 milliards de dollars », soulignant le rôle positif de l’intervention militaire américaine.

Pour ce qui est de « prendre un nouvel élan, en s’appuyant sur une nouvelle ambition partagée », selon les mots du porte-parole du ministère des Affaires étrangères lors de la nomination de Boris Boillon, cela semble compromis. Suite à son attitude, près de 500 personnes manifestaient devant l’ambassade de France à Tunis, réclamant son départ et brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Casse-toi, pauvre Bouillon » ou encore « Dégagez, petit Sarko ! »

Ce champion de diplomatie s’était aussi répandu, il y a peu, en louanges concernant le dictateur libyen Khadafi, qui d’après lui avait « fait son autocritique » car « dans sa vie on fait tous des erreurs ». Peut-être l’habile Alliot-Marie pourra-t-elle envisager de le nommer ambassadeur… à Tripoli ?

Lutte Ouvrière

1848-2011 : les révoltes de la faim


La pénurie alimentaire se fit sentir dès le printemps. En chaque pays le prix du blé enfla : en France, l’hectolitre qui valait 17,15 francs monta à 39,75 francs et même à 43 francs à la fin de l’année… La crise des subsistances se traduisit aussitôt par des désordres populaires… » Ainsi l’historien Charles Pouthas décrivait-il la situation agricole européenne entre 1847 et 1848. Quelques semaines plus tard, toute l’Europe s’embrasait et l’ordre absolutiste mis en place au lendemain du Congrès de Vienne s’effondrait. Parti d’Italie, le vent de révolte gagnait la France puis Vienne, tout l’Empire austro-hongrois et bientôt les Etats allemands et même la Suisse. Entre février et mai 1848, la monarchie française s’écroule avec l’abdication de Louis-Philippe, Metternich quitte le pouvoir à Vienne, l’Allemagne se dote à Francfort d’un premier Parlement…

Toutes choses égales par ailleurs, ce printemps des peuples se rapproche de l' »hiver arabe » que nous vivons aujourd’hui, avec la même propagation révolutionnaire de Tunisie en Egypte, au Yémen, en Jordanie… Certes, il n’y avait en 1848 ni Internet ni Facebook, mais l’information circulait déjà très vite : la nouvelle de la chute de Louis-Philippe fait tomber Metternich tout comme celle de Ben Ali ébranle Moubarak. Mais, dans les deux cas, le rôle joué par les crises agricoles et la hausse des prix alimentaires est frappant.

L’Europe continentale était en 1848 loin de toute autosuffisance agricole. Pour nourrir les villes, il fallait importer le grain d’Amérique et de Russie, et la seule arme dont disposaient les gouvernements était celle des droits de douane, qui renchérissaient encore les prix à la consommation. La première étincelle qui embrasa l’Europe à la fin de 1847 fut bien d’origine agricole.

La situation du monde arabe en 2011 est à peu près comparable. Du Maroc au golfe Arabo-Persique, il s’agit de l’une des principales régions importatrices de la planète, qu’il s’agisse de céréales (10 millions de tonnes de blé pour l’Egypte, 5 millions pour l’Algérie et l’Iran, 3 pour le Maroc et l’Irak ; 7 millions de tonnes d’orge pour l’Arabie saoudite, etc.), de sucre, d’huiles, de volailles ou de viande bovine. La plupart de ces Etats, à l’exception du Maroc, y ont abdiqué toute forme de politique agricole et dépendent des importations pour l’approvisionnement de leurs villes. Avec un peu de pétrole, on peut certes acheter du blé, de l’huile ou du sucre. Mais, mal anticipée, la hausse des prix agricoles mondiaux du second semestre 2010 s’est traduite par des tensions au niveau des consommateurs. Il n’y eut pas vraiment d' »émeutes de la faim », mais des manifestations contre la vie chère.

Comme en 1848, le mécontentement social et politique a fait le reste. Bien sûr, la situation diffère selon qu’un pays peut ou non payer ses importations avec la manne pétrolière : les deux maillons les plus faibles – Tunisie et Egypte – n’ont pas de pétrole alors qu’à Alger, Tripoli, Ryad ou dans le Golfe, les gouvernements font tout pour maintenir aux plèbes urbaines leur pain quotidien. C’est là une manière aveugle d’acheter l’avenir, mais c’est ainsi qu’ont toujours procédé les monarques vieillissants.

En 1848, le tsar sauva l’Empire autrichien, la Prusse s’imposait en Allemagne et Louis-Napoléon perçait déjà sous la République. Souhaitons à cet « hiver arabe » de mieux se terminer, mais retenons une fois encore la leçon agricole qui frappe le monde 160 ans plus tard.

Philippe Chalmin, Université Paris-Dauphine
Le Monde Economie du 14/02/2011

Lire aussi :
Serge LEFORT, Émeutes de la faim, Monde en Question, 14/02/2011.
Revue de presse Pauvreté 2008, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Pauvreté, Monde en Question.

Des mesures sociales pour prévenir une « contagion » des troubles dans le monde arabe


Sur fond de révoltes en Tunisie et en Egypte, plusieurs pays arabes ont pris des mesures pour prévenir des troubles du même type, augmentant les salaires et les subventions sur les produits de base. Mais ces initiatives pourraient se révéler néfastes à terme pour leur économie, selon les experts.

« Les subventions sont nécessaires aujourd’hui pour la survie politique à court terme », souligne Said Hirsh, économiste chez Capital Economics, basé à Londres. Mais elles risquent de détériorer les finances publiques de ces pays dans les mois et années à venir, met-il en garde.

Dans la foulée de la « révolution du jasmin » en Tunisie et de la révolte en Egypte, la Jordanie, le Yémen et la Syrie ont annoncé une série de mesures pour calmer les mécontentements liés à des décennies d’injustices économiques: hausse des subventions sur les produits alimentaires et le fioul, augmentation des salaires ou encore baisse de taxes.

En Egypte et en Tunisie, des annonces similaires n’ont pas suffi à désamorcer la colère populaire, liée en grande partie à d’autres facteurs comme la corruption et un pouvoir autocratique.

Mais l’aspect économique est loin d’être négligeable dans des pays où beaucoup vivent dans la pauvreté. En Jordanie, le gouvernement a annoncé pour 550 millions de dollars (404 millions d’euros) de subventions sur les produits de première nécessité comme le carburant, le riz et le sucre. C’est « un pas dans la bonne direction », juge Leila Rousan, une employée de banque de 28 ans.

La Jordanie est confrontée à un dilemme: mener une politique d’apaisement social au détriment de sa dette publique ou bien continuer comme avant au risque de mécontenter sa population. L’économie jordanienne, qui tire une grande part de ses revenus des investissements étrangers et du tourisme, enregistre un déficit record de 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) sur l’année fiscale, une inflation en hausse et un haut niveau de chômage et de pauvreté.

Des manifestations plus modestes qu’en Egypte ont eu lieu dans le pays, et le roi Abdallah II a limogé le gouvernement pour éviter une montée de la contestation. Mais les récents événements ont montré la vulnérabilité économique de la Jordanie. L’agence de notation Moody’s a dégradé une série de notes concernant le pays.

« Nous pensons que les troubles actuels vont réduire les perspectives de croissance à moyen terme de la Jordanie et dégrader ses finances publiques », déclare Luc Marchand, analyste chez Standard and Poor’s.

Le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, a décidé d’augmenter jusqu’à 25% les salaires d’un million d’employés civils et militaires pour un coût de 415 millions de dollars (305 millions d’euros). Sanaa a également annoncé la création de 60.000 emplois pour les jeunes diplômés.

De son côté, la Syrie a annoncé un plan de 255 millions de dollars (187 millions d’euros) en faveur des pauvres, précisant que l’aide mensuelle pour le fioul domestique passerait de 20 à 32 dollars (14,70 à 23,50 euros) par mois: la première augmentation du genre depuis 2001.

En Tunisie et en Egypte, des mesures économiques ont également été prises. Les autorités égyptiennes ont par exemple approuvé une hausse de 15% pour les salaires des fonctionnaires et les pensions à compter du 1er avril, mesure dont le coût est estimé à 6,5 milliards de livres égyptiennes (811 millions d’euros) par le ministère des Finances.

Le Caire a également promis de prendre en charge la hausse des cours alimentaires mondiaux. L’inflation des prix alimentaires, qui atteint 17% sur un an en Egypte, est considérée comme un facteur clé des troubles dans le pays.

L’Egypte a vu plusieurs de ses notes dégradées par les trois agences internationales de notation. Mais pour les pauvres dans la région, la priorité est ailleurs. « La seule chose dont je me soucie c’est de nourrir mes enfants », explique Mahmoud Abou-Shilbayeh, 45 ans, éboueur à Amman.

Associated Press

Vacances aux frais des dictateurs


Le Président de la République, la ministre des Affaires étrangères et le Premier ministre (pour ne citer qu’eux) prétendent donner des leçons de « démocratie » au monde entier – nouvel évangile des puissances occidentales -, mais trouvent tout à fait naturel d’être invités à titre privé par Mohammed VI, Zine Ben Ali ou Hosni Moubarak… Le cynisme des actes révèle celui des discours.

09/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Revue de presse du 09/02/2011 :

• Après MAM… François Fillon !

On apprend donc, grâce au Canard Enchaîné que le Premier ministre s’est fait payer ses vacances, avion intérieur, balade sur le Nil et hébergement en Egypte, par Hosni Moubarak, ou plutôt par le contribuable égyptien. Voilà qui vient sauver in extremis Michèle Alliot-Marie. Imaginez la ministre des affaires étrangères renvoyée du gouvernement (avec son mari, également ministre), il faudrait que François Fillon soit logé à la même enseigne! Le gouvernement serait alors décapité. Donc il ne se passera rien. C’est vrai, rien d’illégal n’ayant été commis, on peut en rester là et ce sera le cas parce que c’est comme ça en France. Pourtant en juin, après l’affaire Joyandet, le président avait été obligé de réaffirmer ce qui paraissait la moindre des choses pour tout le monde : les ministres doivent payer leur vacances. Il y a – c’est vrai – dans les relations internationales, une part de relations personnelles nécessaires entre les chefs d’États et aussi entre les ministres des affaires étrangères ; on s’invite un week-end dans sa maison de campagne en marge d’un voyage officiel, pourquoi pas. On peut même comprendre une certaine proximité avec des chefs d’État de pays qui, disons, n’ont pas les mêmes standards démocratiques que nous mais c’est aux dirigeants de trouver la limite entre ce qui relève des relations professionnelles plus ou moins amicales et ce qui pourrait relever du conflit d’intérêts ou tout simplement du mauvais goût. Les vacances privées offertes par des chefs d’État peu démocratiques et de pays pauvres sont largement au-delà de la limite !
L’édito politique

• Les vacances de la diplomatie française

François Fillon, dit-on, n’aurait pas pu refuser de laisser payer ses vacances par Hosni Moubarak sans blesser le président d’un pays ami auquel la France est nécessairement iée. C’est vrai. C’est absolument vrai mais c’est bien la raison pour laquelle le Premier ministre n’aurait pas dû aller passer ses vacances en Egypte alors qu’il était évident que ce problème se poserait. François Fillon, ajoute-t-on, n’est pas le premier dirigeant français à aller bronzer en famille aux frais d’un dictateur et c’est encore vrai.
Hassan II, l’ancien souverain marocain, c’était ainsi fait une spécialité d’offrir des vacances de rêve à tout ce qui comptait dans la politique française mais ce n’est pas parce que d’autres se sont compromis dans ces facilités qu’il faut les perpétuer car ce n’est parce que tant de gens traversent hors des clous que le Premier ministre devrait en faire autant.
Géopolitique

• Sous le regard du Sphinx…

L’été dernier, raconte Libération, Angela Merkel a pris ses vacances dans le Tyrol, son mari sous un bras et une biographie de Staline sous l’autre. Voilà ce qu’on peut appeler un voyage irréprochable.
Et dans le gouvernement, « Est-ce que ça décolle à plein tube ? » comme le titre Le Canard Enchaîné cette semaine… Le Canard qui révèle donc que François Fillon a passé ses vacances de Noël en Egypte, aux frais de Moubarak.
Mais que diable allait-il faire dans cette felouque ? se demande Bruno Dive dans Sud-Ouest… « il est choquant que le premier ministre ait passé ses vacances aux frais d’un chef d’Etat étranger »… Choquante « cette connivence persistante de nos dirigeants avec les autocrates arabes ».
Connivence… le mot est également utilisé par Laurent Joffrin. Nos gouvernants deviennent « une confrérie suprême qui finit par mépriser les critères éthiques du commun des mortels ».
Le Figaro rappelle les arguments de Matignon : à l’étranger, le Premier Ministre doit bénéficier de mesures de sécurité d’où l’utilisation d’un avion du gouvernement égyptien. Et refuser l’invitation de Moubarak aurait été une forme d’affront à une époque où le Raïs était considéré comme un élément de stabilité au Proche-Orient.
Et puis, il y a l’argument de l’hypocrisie de la gauche que ces pratiques n’ont pas toujours choqué. Libération mentionne les voyages de François Mitterrand en Egypte. Et dans Le Point, Robert Badinter lui-même rappelle que toute la galaxie politique française a été reçue par l’ancien roi du Maroc, Hassan 2.
Seulement, il y a la promesse de République irréprochable qu’avait faite Nicolas Sarkozy.
La revue de presse

Revue de presse internationale

Le spectre d’une révolution sociale


Les médias dominants semblent découvrir ce que tout le monde sait à savoir que non seulement la Côte d’Ivoire, la Tunisie et l’Egypte, mais tous les gouvernements d’Afrique, du Maghreb et du Moyen-Orient sont des dictatures plus ou moins féroces. Cela n’empêche pas les puissances occidentales (États-Unis et Europe) d’entretenir d’excellentes relations diplomatiques, commerciales et militaires avec « ses » dictateurs. Chaque pays a ses protégés car, comme l’a dit Roosevelt à propos de Somoza, C’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute [1].

Un jour ou l’autre, l’allié devient encombrant, trop encombrant. Ce fut le cas de Saddam Hussein en Irak. Devenu persona non grata du fait de ses ambitions pétrolières qui remettaient en cause les intérêts des compagnies occidentales, une coalition menée par les États-Unis chassa le dictateur, s’empara du pays puis l’abandonna au chaos des rivalités sociales instrumentalisées par des divisions ethniques et religieuses.

Zine Ben Ali en Tunisie et bientôt Hosni Moubarak en Egypte sont lâchés par les puissances occidentales après avoir été chassé du pouvoir par leur peuple. Ils sont lâchés à regret car ce scénario ne convient pas du tout aux puissances occidentales, même si elles font semblants de s’y rallier en agitant le drapeau de la « démocratie » pour mieux étouffer la contestation sociale beaucoup plus dangereuse : « donnons-leur le hochet de la démocratie pour éviter une révolution sociale ! »

Israël s’accroche encore à « son fils de pute » :

• « Les Américains et les Européens s’efforcent de complaire à l’opinion publique et oublient leurs véritables intérêts. Même s’ils ont vraiment quelque chose à reprocher à Moubarak, ils doivent néanmoins montrer à leurs amis dans la région que ces derniers ne seront pas abandonnés », indique le Ha’aretz, citant un haut fonctionnaire israélien qui a requis l’anonymat.
RIA Novosti du 31/01/2011

• Fouad Ben Eliezer (Parti travailliste) ne comprend pas ce qui est arrivé, et sur toutes les stations de radio il étale son embarras. Qu’est-il arrivé à son ami Hosni Moubarak ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’ordre aux militaires de tirer sur les masses et ainsi de mettre fin aux « émeutes » ?, tels sont ses propres mots.
Alternative Information CenterCCIPPP, 30/01/2011

Les puissances occidentales craignent un embrasement du Moyen-Orient :

• Pour résumer, le « Vendredi de la colère » au Caire a été une révolte, mais ne s’est pas transformé en une révolution. Ce qui est une bonne chose pour l’Egypte, le plus grand pays et le leader de facto du monde arabe. Et pas seulement pour ce dernier.
Car si l’Egypte s’effondrait d’un jour à l’autre (et il n’y pas de successeur fiable de Moubarak), « l’onde de choc » serait semblable à celle qui s’est propagée en Europe à partir de 1989, après l’effondrement du « camp socialiste. » Avec pour seule différence la quantité bien plus importante de « poudre » au Proche-Orient. Les « dominos » n’y tomberaient pas avec le bruit habituel, mais avec des explosions et des coups de feu.
RIA Novosti du 31/01/2011

• Chaque jour, Barack Obama a des entretiens avec les militaires, les experts du renseignement, les hommes d’affaires, des conversations téléphoniques avec les généraux de l’armée égyptienne et des négociations avec l’opposition égyptienne. A terme, on n’exclut pas des discussions politiques avec les Frères musulmans, le plus grand groupe islamiste radical d’Egypte. L’administration américaine a déjà suggéré dans la presse que les Frères musulmans égyptiens n’avaient rien à voir avec Al-Qaïda, et qu’on pouvait traiter avec eux.
RIA Novosti du 03/02/2011

Quant au peuple égyptien, malgré tout son courage pour défier les forces de répression, il sera certainement dépossédé des fruits de sa révolte et de ses aspirations à une révolution sociale par une mafia qui parlera au nom du peuple, mais qui est prête à composer avec l’armée et les intérêts de tous ceux qui ont profité des trente ans de la dictature de Hosni Moubarak. Dans le meilleur des cas, le pire étant l’écrasement de la révolte dans le sang, l’Egypte va vers une solution négociée « à la mexicaine » entre l’armée, les principaux partis ou groupes d’opposition et les organisations syndicales bureaucratisées en accord avec les intérêts des États-Unis au Moyen-Orient [2].

05/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde


[1] Cité par Mitchell A. SELIGSON, The Journal of Politics , vol. 64, nº 2, mai 2002, pp. 408-433.
• José FORT, Anastasio Somoza : la fin du fils d’un « fils de pute », Le Grand Soir, 19/08/2009.
• Bernard LANGLOIS, Tunisie, Egypte : Washington lâche … ses « fils de pute » !, Politis, 29/01/2011.
[2] Références :
• Sarah BEN NÉFISSA, Égypte : nouvelles dimensions des protestations sociales, Centre Tricontinental, 15/12/2010.
• Johannes STERN, L’opposition égyptienne met en garde contre une « explosion des masses », WSWS, 24/01/2011.