Monde en Question

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Victor Klemperer – Repenser le langage totalitaire


L’écrivain et philologue Victor Klemperer (1881-1960) a le premier recensé au quotidien dans son journal les manipulations opérées sur la langue allemande par le régime nazi : abondance d’abréviations donnant le sentiment d’appartenir à un groupe d’initiés, profusion de termes techniques mécanisant l’homme, tendance à décrire la société en termes organiques.

Alors que certains régimes continuent à tordre le langage pour les besoins de leur idéologie, il devenait urgent de redécouvrir l’œuvre de Klemperer. C’est à cette entreprise que s’est consacré le colloque de Cerisy.

Linguistes, sociologues, psychanalystes, anthropologues, confrontent ici l’œuvre de Klemperer à d’autres pensées politiques et explorent, de l’Italie de Mussolini aux dictatures d’Amérique du Sud en passant par les régimes de la Corée du Nord, les caractéristiques de cette langue qui appelle au meurtre et à l’anéantissement de toute altérité. C’est un langage mort, figé, altéré dans sa capacité de signifier, de dire le différent que découvrent ces enquêtes sur divers types de régimes de coercition et de terreur, ainsi que sur les manifestations discursives de leur violence inouïe. Une relecture de l’histoire des régimes totalitaires dans le sillage de l’auteur de LTI – La langue du IIIe Reich.

Laurence AUBRY et Béatrice TURPIN (sous la direction de), Victor Klemperer – Repenser le langage totalitaire, CNRS, 2012.

Je n’ai pas encore lu ce livre, mais l’analyse du sommaire montre qu’il est beaucoup plus riche que la présentation politiquement correct (langage totalitaire du néolibéralisme) de François Noudelmann qui réduit l’ouvrage à « La langue du jihad ». Jacques Munier fait une présentation plus complète de l’ouvrage.

J’incite le lecteur à lire d’abord l’ouvrage de Victor Klemperer (Victor KLEMPERER, LTI – La langue du IIIe Reich, Pocket, 2003 [Texte en ligne]) et ensuite à « compléter cette édifiante lecture » parmi les ouvrages de la bibliographie ci-jointe.

11/12/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Sélection bibliographie :
• Edward BERNAYS, Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, 2007 [Texte en ligne].
• Alain BIHR, La novlangue néolibérale – La rhétorique du fétichisme capitaliste, Pages deux, 2007 [Introduction en ligne].
• Pierre BOURDIEU et Luc BOLTANSKI, La production de l’idéologie dominante, Démopolis, 1976 réédition 2008.
• Éric HAZAN, LQR la propagande du quotidien, Raisons d’Agir, 2006.

Lire aussi :
• Alain BIHR, L’idéologie néolibérale, Semen [Interrogations].
• Articles Alain BIHR, À L’encontre.
• Béatrice TURPIN, Le langage totalitaire au prisme de l’analyse de discours, Université Franche-Comté [Télécharger pdf].
Dans son étude sur Bakhtine, Jean Peytard se demande comment le discours de l’idéologie peut être intériorisé par le sujet. Le philologue allemand Victor Klemperer a lui-même tenté de répondre à cette question en analysant les discours nazis de 1933 jusqu’à la chute de régime hitlérien. Il recense les principaux processus observés et montre comment le discours totalitaire en vient à transformer la langue et la manière de penser à partir d’une rhétorique du consentement qui tire sa force de son « effroyable homogénéité » et de son caractère plurisémiotique. A cet égard, les observations et la démarche de Victor Klemperer rejoignent les réflexions de Jean Peytard sur le sens, l’idéologie et l’univers sémio-discursif.
• Olivier STARQUIT, La novlangue néolibérale, Baricade [Télécharger pdf].
Dossier documentaire Propagande, Monde en Question.

Une réponse à “Victor Klemperer – Repenser le langage totalitaire

  1. piracetam 07/01/2013 à 22:27

    « La langue qui poétise et pense à ta place… » Victor Klemperer a souvent cité cette phrase de Schiller qui résume son travail clandestin, au cœur de l’Allemagne nazie, de décryptage de la langue du Troisième Reich, qui – je cite – « ne se contente pas de penser à ma place » mais « dirige aussi mes sentiments, régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle ». Le relevé des éléments toxiques inoculés à la langue allemande et de sa contamination par la propagande nazie a été publié en 1947 sous le titre ironique de Lingua Tertii Imperii, par le professeur de philologie romane de l’université de Dresde, d’origine juive et converti en 1903 sous l’influence de son frère au protestantisme, et qui se verra dès 1935 interdire d’enseignement comme non-aryen. Le livre est traduit et publié en français sous le titre LTI, la langue du IIIe Reich en 1996 et il est resté un classique indémodable sur la technique de manipulation des esprits par la langue. Mais de l’aveu de Klemperer lui-même, l’ouvrage sous titré Carnet de notes d’un philologue était demeuré à l’état d’esquisse et il revenait « aux véritables chercheurs qui viendront après » – disait-il – de faire aboutir ses pénétrantes observations dans un travail scientifique de synthèse et d’actualisation, éventuellement consacré à d’autres types de langage totalitaire. Les auteurs de cet ouvrage collectif, issu d’un colloque à Cerisy, l’ont pris au mot. Et en croisant les approches de linguistes, de psychanalystes et d’historiens de la littérature ils ont partiellement réalisé le programme qu’entrevoyait le philologue, qui devait inclure également des historiens, des économistes – on pense ici à la novlangue néo-libérale –des juristes, des théologiens – sans doute pour analyser la mystique dévoyée à laquelle cette langue a constamment recours – et même des biologistes, car dans sa grande clairvoyance il pensait sans doute aux développements récents des sciences cognitives.

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