Monde en Question

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Osez le crime féministe !


Abandonner mes enfants sur l’autoroute et cacher le corps de mon mari dans un fourré, c’est vrai, c’est pas ce que j’ai fait de mieux en ce début d’été. Me suis emportée. Juste après, j’ai incendié la voiture, non sans y avoir placé le cadavre d’une marginale esseulée qui, la malheureuse, me ressemblait. Me laissant pour morte, j’ai décollé avec un faux passeport vers un paradis offshore. Il fallait bien ça pour détourner l’assurance-vie conjugale au détriment de mes orphelins. Se préparer une retraite décente, c’est aujourd’hui un sacré défi !

Mais rassurez-vous, mon mari n’a pas trop-trop souffert, a priori. Quant à mes têtes blondes, elles trouveront probablement une famille d’accueil rieuse et honorable. La Dass, c’est comme une colonie, m’a-t-on dit. Les vacances avaient pourtant bien commencé mais, soudainement, sur la route, ça a mal tourné : un flash info sur la réforme des retraites à la radio, et j’ai disjoncté.

J’y apprenais que les femmes – dont les retraites sont déjà inférieures de 38 % à celles des hommes et, pour la moitié, sous la barre des 900 euros par mois – allaient encore se trouver discriminées par la réforme. On fait des enfants et ça, ça fait perdre du temps. Et le temps, c’est de l’argent : d’après les copines d’Osez le féminisme !, « 64 % des enfants de moins de trois ans sont gardés par un parent qui cesse le travail, la mère dans plus de 98 % des cas. Et pendant ce temps-là, le compteur des trimestres de cotisation ne tourne plus. » Le raisonnement donné pour justifier la réforme : la crise, la finance, les traders, les fonds pourris, l’État endetté, les vieux qui se reproduisent de plus en plus vite. Tout ça, c’est très compliqué et, si on ne paye pas maintenant, on va finir par le payer. Ah bon. Que nous devions travailler jusqu’à 67 ans pour avoir une retraite pleine, vu le retard accumulé, c’est cette idée qui m’a précipitée dans le crime et l’arnaque à l’assurance-vie. Vous ne m’en voudrez pas trop. Mon nouvel environnement, maintenant que je suis en cavale, c’est un monde de vice, de peur, de trahison et de bandits, de mafias, d’espions, d’assassins et de trafiquants. Un monde noir, glauque, dangereux et effrayant. Ce monde qui émerge quand l’individualisme et la loi du plus fort prennent le pas. Quand la violence expulse la confiance. Allongée sous les vagues, quelques grains de sable joueurs me frottant le dos, glissant entre mes seins et me gommant la peau, je me régale. Je suis une femme fatale.

Éditorial du magazine Causette, Juillet-Août 2010.

Cette femme fatale ressemble étrangement à la Christine Vuillemin imaginée par Marguerite Duras. Dans un article publié le 17 juillet 1985 par Libération, elle avait accusé Christine Vuillemin d’être la meurtrière du petit Grégory et elle avait justifié son crime au prétexte qu’elle subissait «la loi de l’homme» [1] !

Gageons que la femme fatale de Causette effectuera un jour ou l’autre un revirement à la Duras des Parleuses :

Il y a un para chez tout homme. […] ils le sont tous, je crois que tout homme est beaucoup plus près d’un général, d’un militaire que de la moindre femme.
Marguerite DURAS, Xavière GAUTHIER, Les parleuses, Éditions de Minuit, 1974 p.33.

Quand une femme est pénétrée par un homme, le cœur est touché… Il faut retrouver la nature. On l’a perdue avec le féminisme…
Marguerite DURAS, Le Quotidien de Paris, 23 janvier, 1981.

Dans le même entretien elle a ajouté : «Le féminisme, qu’a-t-il apporté sur le plan social ? Ça m’est égal. C’est le dernier des plans auquel je m’intéresse.»
Les féministes d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, campent sur cette ligne de l’indifférence voire de l’hostilité aux questions sociales. Beaucoup même se sont engagées, armées d’un string vengeur, dans les troupes hétéroclites (d’Arlette Laguiller à Jean-Marie Le Pen) du racisme colonial. L’ennemi à abattre n’est plus l’abstrait patriarcat (plus fantasmé que réel), mais l’homme musulman – cet ennemi de l’intérieur qui minerait la civilisation occidentale.

24/07/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Presse féminine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Voile & Burqa, Monde en Question.


[1] Sélection bibliographique :
• DURAS Marguerite, Sublime, forcément sublime, Christine V., Libération, 17 juillet 1985.
Photocopie ou Texte brut en ligne.
– Texte repris dans Duras, Cahiers de L’Herne n°86, 2005.
– Texte traduit en anglais, Janus Head – Journal of Interdisciplinary Studies in Literature, Continental Philosophy, Phenomenological Psychology, and the Arts, 2006.
– Texte repris et précédé de Duras aruspice par Catherine MAVRIKAKIS, Héliotrope, 2007.
• ANDERSON Stéphanie, Le discours féminin de Marguerite Duras – Un désir pervers et ses métamorphoses, Droz, 1995.
• JOUVENOT Christian, La folie de Marguerite – Marguerite Duras et sa mère, L’Harmattan, 2008 [Amazon].
• 2005, JOUVENOT Christian, Marguerite Obscur Donnadieu Duras : « Sublime, forcément sublime », Revue française de psychanalyse n°69.

L’auteur fait l’hypothèse d’une sublimation-création de survie en rapport avec une traumatophilie dans l’œuvre de Marguerite Duras, à partir de son article paru en 1985 dans Libération : « Sublime, forcément sublime ».

• 03/03/2006, ARMEL Aliette, De la mendiante à Christine V, les errances féminines de M. Duras (1), Remue.net.

« Regardez bien autour de vous : quand les femmes sont comme celle-ci, inattentives, oublieuses de leurs enfants, c’est qu’elles vivent dans la loi de l’homme, qu’elles chassent des images, que toutes leurs forces, elles s’en servent pour ne pas voir, survivre »
« Aucun homme au monde ne peut savoir ce qu’il en est pour une femme d’être prise par un homme qu’elle ne désire pas. La femme pénétrée sans désir est dans le meurtre. Le poids cadavérique de la jouissance virile au-dessus de son corps a le poids du meurtre qu’elle n’a pas la force de rendre : celui de la folie. »

• 26/10/2006, Denis Robert : « J’ai dérapé au moment de l’inculpation de Bernard Laroche », 20 minutes.

Il y a une Une symbolique de cette affaire dans un Libé de juillet 1985. Au moment où Christine Villemin est libérée de prison, vous faites un article en parlant du droit à l’innocence. Et dans la même édition [pleine page en quatrième de couverture], il y a le papier de Marguerite Duras et le fameux « Christine V., sublime forcément sublime »…
C’était une idée de July et j’étais en désaccord avec lui. Mais en réalité, c’est une version soft qui est passée. Dans une première version, elle développait l’idée qu’une mère qui donne la vie a le droit de la retirer.

• Été 2007, SÉCAIL Claire, L’affaire Grégory et la télévision : l’image adoucit-elle les mœurs ?, Les cahiers du journalisme n°17.

Les plus graves dérives sensationnalistes de cette affaire restent largement imputables à la presse écrite et radiophonique. Qu’en est-il plus particulièrement de la télévision ? Quelle place a tenu le média du son et de l’image dans cette surenchère collective ?

• 15/04/2008, GUILLON Claude, Credo et confiteor, Site de l’auteur.

Sollicitée par Libération d’effectuer un reportage sur une affaire d’infanticide dont la presse avait fait un passionnant roman à épisodes, elle « s’est précipité » (selon Serge July) à Lépanges-sur-Vologne, résidence de la famille Villemin. Christine Villemin est, à l’époque où Duras écrit, en détention provisoire, soupçonnée du meurtre de son fils Grégory, dont le corps a été retrouvé dans un étang. Mais c’est la maison familiale qui attire Duras : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. C’est ce que je crois. C’est au-delà de la raison. […] L’enfant a dû être tué à l’intérieur de la maison. Ensuite il a dû être noyé. C’est ce que je vois. Je vois ce crime sans juger de cette justice qui s’exerce à son propos. » À partir de son délire visionnaire, Duras instruit à charge contre la jeune femme, qu’elle ne désigne jamais que sous le pseudonyme de Christine V., comme s’il fallait, pour mieux lui voler sa parole, la priver d’abord de son nom. Qu’importent ses dénégations, Duras la croit, la voit, la sait coupable : elle a tué son fils. Les derniers sacrements, Duras les réserve à sa propre victime : « Christine V. est sublime. Forcément sublime. »

• 09/07/2008, Grégory : Une affaire hors-norme, Le JDD.

La France est alors divisée en deux camps, ceux qui sont sûrs de la culpabilité de la mère, la majorité, et ceux qui la dédouanent. L’affaire fait la une de tous les médias, et a un retentissement en dehors des frontières. Les médias prennent parti et mènent leur propre enquête, sur cette affaire hors-norme, en dehors de toute règle déontologique. Ce ne sera pas le seul dérapage du dossier, qui en verra de nombreux autres, entre les violations du secret de l’instruction et de la vie privée, la rivalité exacerbée entre les enquêteurs de la gendarmerie et ceux de la SRPJ qui ont ralenti l’enquête. […] Dans une tribune publiée en 1985 par Libération, Marguerite Duras choque en prenant fait et cause pour la mère, tout en l’estimant coupable. L’écrivain estime que Christine Villemin est « sublime, forcément sublime » et justifie son geste par une vie terne, et une rancoeur contre son époux.

• 04/12/2008, L’affaire du petit Grégory redémarre grâce aux experts lausannois, 24 heures.

L’affaire Grégory a rendu folle la justice et délirants les médias. Certes, tous les éléments d’un crime hors-norme étaient réunis: assassinat d’un petit de 4 ans; dissensions familiales; envie suscitée par la réussite professionnelle du contremaître Jean-Marie Villemin, le père de Grégory; intervention d’un mystérieux «Corbeau» qui revendique l’assassinat dans ses lettres anonymes; multiples rebondissements spectaculaires.
Mais cela ne suffit pas à expliquer les incessants dérapages commis par les enquêteurs et par les journalistes. Le sommet du délire a été atteint par un article du grand écrivain Marguerite Duras que Libération a publié le 17 juillet 1985. Elle y exprime sa conviction que l’assassin du petit Grégory n’est autre que sa mère: «Sublime, forcément sublime, Christine V.» Et Duras d’entonner une glorification de l’infanticide. Répétons-le : Christine Villemin a été définitivement et entièrement innocentée en 1993.

• 09/12/2008, DRISSI Hamida, L’œuvre de Marguerite Duras ou l’expression d’un tragique moderne, Université Paris-Est.

Dans son article « Sublime, forcément sublime » publié dans Libération en 1985, Marguerite Duras justifie et excuse en quelque sorte l’infanticide présumé de Christine Villemin par une oppression millénaire exercée sur la femme et une maternité vécue dans la douleur et le morcellement. Pour elle, cette maternité empiète sur tout, même sur la féminité. Au risque de choquer certains esprits puritains, Duras commence d’abord, dans son article, par interpeller avec force le lectorat : « Pourquoi une maternité ne serait-elle pas mal venue ? », puis confère au geste infanticide de Christine Villemin une dimension tragique et universelle, révélatrice de la condition de toute femme pour conclure enfin sur l’innocence de l’accusée :
Du moment que ce crime, dans le cas précis où elle était d’avoir à le commettre personne n’aurait pu l’éviter, coupable elle n’a pas été… J’ose avancer que si Christine V. est consciente de l’injustice qui lui a été faite durant la traversée du long tunnel qu’a été sa vie, elle est complètement étrangère à cette culpabilité que l’on réclame d’elle. Elle ne sait pas ce que veut dire ce mot. Qu’elle ait été, elle, victime de traitements injustes, oui, mais coupable, non, elle ne l’a pas été.
Il n’est donc pas étonnant que la femme soit appréhendée comme mère et comme amante, deux images contiguës mais peu compatibles dans l’œuvre de Marguerite Duras, où la figure maternelle est souvent évincée au profit de l’amante.

2 réponses à “Osez le crime féministe !

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