Monde en Question

Analyse de l'actualité économique, politique et sociale dans le monde

Hommage à Annie LE BRUN


à Nitzia
à Juliette

Nous apprenons la même chose à nos enfants qui sans aucun doute répéteront la ritournelle avec les leurs. Et si tout le malheur du monde venait de là ? Croyant leur apprendre à vivre, nous leur apprenons au contraire à oublier. Croyant leur apprendre à grandir, nous leur apprenons au contraire à rapetisser. Vivre c’est avoir la force de faire face au vertige, avoir la force de regarder le noir les yeux dans les yeux, ne pas chercher à le traverser, à voir à travers lui. Or depuis notre petite enfance, tout nous détourne de cette confrontation avec le noir. Tout nous dit, circulez il n’y a rien à voir, dans le noir tous les chats sont gris. Parents, calcul, écriture, école, société, tout est fait pour cela, occulter le noir, le réduire, le neutraliser, le domestiquer, le désensauvager comme dit Annie Le Brun dans son dernier essai Si rien avait une forme, ce serait cela.
Lire l’excellente critique : MOINET Paul-Henri, Annie Le Brun contre la pâle raison – Nos parents nous ont appris à ne pas avoir peur du noir, Le nouvel Economiste

Annie Le Brun, à la fois poète et critique, a pris part au mouvement surréaliste entre 1963 et 1969 (date de son auto-dissolution). Elle a mobilisé sa vaste culture pour écrire sur Alfred Jarry, Raymond Roussel et surtout sur Sade dont elle est devenue une spécialiste.

Sa poésie comme sa voix sont un enchantement pour les sens.

Le poids de notre existence creuse jusqu’à la fibre les chemins
que nous empruntons.
Au fond de la pierre, les racines du cœur.

Le chaos
La blessure
L’irréversible

La pluie est engourdie
Les mains s’arc-boutent aux palissades du froid
De la fronde des arbres s’échappent des oiseaux gris
Imperceptiblement le lichen tétanise l’espace.

LE BRUN Annie, Ombre pour ombre, Gallimard, 2004 p.117.

Annie Le Brun est aussi une polémiste redoutable contre le féminisme qui «est devenu la subversion conformiste que ce temps d’imposture rêvait de promouvoir». Lâchez tout fut «écrit comme un appel à la désertion contre l’embrigadement des femmes» pour montrer «que ce n’était nullement la misère féminine qui préoccupait alors un bataillon d’amazones chic et choc mais bien au contraire la possibilité d’utiliser cette misère en en faisant le lot de la moitié de l’humanité pour prendre la parole en son nom.»

[…] je propose un intermède aussi féminin que féministe puisque ce dialogue à vagins rompus est assuré par « Les Parleuses » de service, en l’occurrence Marguerite Duras et Xavière Gauthier. Je souhaiterais qu’on ne perde pas un mot de ce petit chef-d’œuvre de terrorisme et de jésuitisme conjugués, surgissant tout naturellement d’entre les pots de confiture que Marguerite Duras et Xavière Gauthier se font gloire d’avoir confectionnés, sans doute pour se reposer des hauteurs où les a entraînées leur babillage entre femmes :
«M.D. – Il y a un para chez tout homme. Certains osent parler de la nostalgie des guerres, mais je vois que c’est une nostalgie très inavouée, hein ? Il y a le para de la famille, il y a le para de la femme, para d’enfant, parapapa [rires], mais ils le sont tous, je crois que tout homme est beaucoup plus près d’un général, d’un militaire que de la moindre femme.
X.D. – C’est bien ce que vous dites. Ça me plaît beaucoup parce que c’est tellement ça.»
LE BRUN Annie, Vagit-prop, Lâchez tout et autres textes, Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990 p.55.

La gigantesque entreprise de crétinisation des féministes, néo-féministes ou post-féministes, en faisant des hommes les responsables de leurs maux, a passé «sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu’on se plaît à dire phallocratique pour ne pas y reconnaître l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d’échapper à sa pesanteur.» Cette agression du nombre, malgré tous les retournements de jupe, alimente aujourd’hui les lieux communs du politiquement correct.

Pour Annie Le Brun, dans Lâchez tout en 1977 comme dans Si rien avait une forme, ce serait cela en 2010, l’essentiel est ailleurs…

L’avènement de la médiocrité féministe suffit-il pour qu’on en ait fini avec cette quête au cours de laquelle les femmes comme les hommes découvrent leur vie entre les ruines successives d’un monde de l’utile et de l’agréable ? Or, il revient à la poésie, et non au féminisme, d’avoir toujours été la chronique noire, éblouissante, tumultueuse, miroitante, souterraine de cette quête. […] Qu’on me comprenne bien, je parle de la poésie qui se fait, dans un lit, dans la rue, dans les lieux les plus sordides comme les plus privilégiés, et qui, accessoirement, s’écrit.
LE BRUN Annie, Vagit-prop, Lâchez tout et autres textes, Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990 p.147.

20/07/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Annie LE BRUN, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Féminisme, Monde en Question.

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