Monde en Question

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Le colonialisme humanitaire


22 janvier 2010, Mohamed BELAALI, L’humanitaire au service du capital, le cas de Haïti, Le Grand Soir.

Une fois encore le cas de Haïti vient de démontrer d’une manière éclatante combien l’humanitaire est au service du capital. Tous les pays impérialistes, grands et petits, se sont précipités comme des vautours, au nom de l’humanitaire, sur la tragédie de ce petit pays. Que voit-on sous nos yeux ? D’un côté l’armée américaine, avec ses boys surarmés, qui se déploie dans les rues de Port-au-Prince, qui contrôle l’aéroport de la capitale haïtienne et tous les axes stratégiques. De l’autre, des survivants, hommes, femmes et enfants hagards, affamés et assoiffés qui errent à la recherche d’un introuvable point d’eau, d’une introuvable nourriture. Les uns cherchent à occuper le pays, les autres tentent, vaille que vaille, à survivre au milieu des cris des blessés et des cadavres jonchés à même le sol ou enfouis sous des bâtiments effondrés. Si les troupes américaines sont arrivées dès les premières heures du séisme, la population, elle, attend toujours dans des conditions inhumaines cette fameuse « aide humanitaire ». Huit jours après le séisme, des centaines de milliers de sans-abris vivent dans des campements improvisés ou comme le dit l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) « dans des abris de fortune, sans accès à des réseaux d’eau ». La rapidité des vols des avions et la rotation des hélicoptères militaires contraste avec la lenteur des secours. Dans les petites villes avoisinantes de la capitale haïtienne, « l’aide humanitaire » est totalement absente.

Et c’est la population elle- même, à mains nues puisqu’elle manque de tout, qui a procédé aux secours d’urgence loin des caméras et du battage médiatique hypocrite. C’est cette même population c’est à dire des rescapés, dans le dénuement total, qui luttent contre la mort, qui sont traités par les grands médias occidentaux de pillards, de bandits, d’émeutiers etc. Ce sont peut-être ces « émeutiers » des quartiers populaires que les américains et leurs caniches européens craignent le plus. Car l’émeute peut se transformer en révolte et celle-ci en résistance à l’occupant.

Barack Obama en compagnie de Bill Clinton et même de Bush promet au peuple haïtien de rester à ses côtés « aujourd’hui, demain et à l’avenir ». Les GI ne sont donc pas prêts à quitter le sol de ce pays qu’ils occupent au nom de l’humanitaire mais en toute illégalité.

ONG, entreprises multinationales, artistes, sportifs de haut niveau, hommes et femmes politiques sont ainsi enrôlés dans cette sinistre opération coordonnée par un commandement militaire. « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader (…) le contrôle est laissé au militaire, subordonnant l’acteur civil et humanitaire » disait Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde [1]. Aujourd’hui à Haïti rien n’échappe à l’œil vigilent du Pentagone. C’est lui qui contrôle, coordonne, dirige et refoule ; il est le maître de la situation. 10 000 soldats, des navires de guerre dont un porte-avion nucléaire, des hélicoptères en tout genre une base militaire permanente au nord de Port-au Prince etc. sont à la disposition du général Ken Keen qui n’est que l’exécutant des ordres du pentagone.

L’aide humanitaire est évidemment la mission officielle de cette armada : « Notre mission est de fournir une assistance humanitaire », déclarait à l’AFP le colonel Pat Haynes. C’est d’ailleurs le président de l’USAID, agence gouvernementale américaine d’aide au développement, qui a accompagné samedi 16 janvier 2010 Hillary Clinton dans son voyage à Haïti pour accomplir cette noble mission humanitaire. « Nous travaillons de concert avec la constellation d’organisation non gouvernementales qui s’efforcent depuis des années d’améliorer la vie du peuple haïtien. (…) L’argent afflue à la Croix-Rouge et dans d’autres organisations humanitaires » soulignait de son côté Barack Obama président des États-Unis dans un texte publié par Newsweek et Le Monde du 20 janvier 2010.

Les multinationales dont la brutalité exercée sur leurs propres salariés est quotidienne (exploitation, conditions de travail insupportables etc) se métamorphosent en entreprises philanthropiques et envoient, dans un élan de générosité, des millions d’euros ou de dollars aux pauvres haïtiens. Ainsi des banques comme la Société Générale ou le Crédit Agricole, après avoir distribué à leurs dirigeants et « collaborateurs » de substantiels bonus et autres stock options, se sont engagées à envoyer 1 million d’euros aux sinistrés du tremblement de terre. France Telecom, dont la direction des relations humaines a poussé au suicide nombre de ses salariés, a lancé par le biais de sa filiale Orange et en collaboration avec les autres opérateurs Mobile une campagne de récolte de dons par SMS. EADS, célèbre groupe aéronautique pour ses scandales financiers, prête à l’association Action contre la faim un gros porteur A 340 pour porter secours aux haïtiens.

Pour ces entreprises et pour bien d’autres qui participent à cette grande messe humanitaire, le drame haïtien est utilisé, avec beaucoup de cynisme, comme opération de relations publiques. L’humanitaire constitue, pour elles, une aubaine qui leur permet, à peu de frais, d’améliorer leur image de marque bien ternie par des scandales multiples et par leur attitude inhumaine vis à vis de leurs propres salariés.

Quant aux grands médias, notamment la télévision, la tragédie haïtienne est un show rentable qui permet d’augmenter l’audimat et d’engranger des recettes publicitaires en exploitant, eux-aussi, la compassion et la générosité des téléspectateurs. Elle leur permet, par ailleurs, de ne pas parler ou de ne pas montrer les luttes sociales qui éclatent ici ou là.

L’humanitaire sert de paravent aux visées hégémoniques impérialistes. Il exploite cyniquement les sentiments altruistes et de solidarité des citoyens pour servir, en dernière analyse, les intérêts d’une classe sociale minoritaire, mais qui possède tous les pouvoirs.

12 janvier 2010, George MONBIOT, Amériques, le génocide oublié, ContreInfo.

En 1492, la population native des Amériques était de 100 millions. A la fin du 19ème siècle, la plupart avaient été exterminés. De nombreux décès étaient dus à des maladies, mais cette extinction de masse a aussi été organisée. La boucherie a commencé avec Christophe Colomb. Il a massacré la population autochtone d’Hispaniola (aujourd’hui Haïti et Dominique) avec une férocité inimaginable. En 1535 la population native de 8 millions de personnes avait été réduite à zéro, en raison des maladies, des assassinats, ou épuisées par le travail forcé et la famine.

15 janvier 2010, Richard KIM, Il faut annuler la dette d’Haïti, ContreInfo.

L’élan important de solidarité internationale qui s’est manifesté pour venir en aide à Haïti ne doit pas faire oublier les lourdes responsabilités historiques de l’occident dans la situation désastreuse de l’île, écrit Richard Kim, du quotidien The Nation. Depuis son indépendance, rappelle-t-il, cette petite nation a été éreintée par le remboursement des dédommagements imposés par la France pour compenser le manque à gagner des colons privés de leurs esclaves : en 1900, Haïti y consacrait encore 80% du budget de la nation. Au total, Haïti a payé l’équivalent de 21 milliards de dollars de 2003 le prix de sa liberté. L’époque récente n’a pas été plus clémente. En 1995, le FMI a contraint Haïti à abaisser ses barrières douanières sur le riz. Résultat : le pays qui était autrefois exportateur importe aujourd’hui les 3/4 du riz consommé. Avec une nouvelle ligne de crédit de 100 millions annoncée cette semaine, Haïti doit désormais 265 millions au FMI. Au lieu d’accroitre la dette, il faut au contraire l’annuler et transformer ce prêt en don, ce ne serait que justice, conclut-il.

La vulnérabilité d’Haïti aux catastrophes naturelles, les pénuries alimentaires, la pauvreté, la déforestation et le manque d’infrastructure, ne sont pas accidentels. En se contentant de dire que c’est la nation la plus pauvre du monde occidental, on oublie l’essentiel : Haïti a été rendue pauvre – par la France, les États-Unis, la Grande Bretagne et d’autres puissances occidentales, sans oublier le FMI et la Banque mondiale.

17 janvier 2010, Ashley SMITH, Comment ils ont ruiné Haïti, Le Grand Soir.

Alors que la majorité des gens ont réagi à cette crise en cherchant comment fournir de l’aide ou faire un don, le fanatique de la Droite Chrétienne (US), Pat Robertson, s’est distingué par une déclaration raciste abjecte. Il a expliqué que les Haïtiens étaient maudits parce qu’ils avaient signé un pacte avec le diable pour se libérer de l’esclavagisme de leurs maîtres français lors de la révolution haïtienne, il y a 200 ans.

Les grands médias ont expliqué que le séisme avait été provoqué par un glissement de plaques tectoniques le long d’une faille située sous la capitale de Port-au-Prince, et que la misère et l’impuissance du gouvernement Préval avaient amplifié le désastre. Mais ils n’ont pas tout dit.

Ainsi, tandis que Pat Robinson compare la grande révolution des esclaves d’Haïti à un pacte avec le diable, Clinton s’active à la réduire à un piège à touristes. Dans le même temps, les plans de Clinton pour Haïti prévoient une expansion des « ateliers à sueur » (sweat shops) pour profiter de la main d’oeuvre bon marché fournie par les masses urbaines. Les Etats-Unis ont détaxé les importations en provenance d’Haiti pour faciliter le retour de la production de ces ateliers.

Les conséquences directes de ces politiques sont un état haïtien impuissant, une infrastructure en ruines, des constructions hasardeuses et une misère noire qui, conjuguées aux cyclones et maintenant au séisme, ont transformé une catastrophe naturelle en une catastrophe sociale.

Il ne faut pas se tromper sur le rôle des ONG internationales. Tandis que de nombreuses ONG tentent de répondre à la crise, les Etats-Unis et d’autres gouvernements fournissent une aide destinée à miner le droit à l’autodétermination du pays. Les ONG internationales n’ont aucun compte à rendre au gouvernement haïtien, pas plus qu’au peuple haïtien. Par conséquence, toute aide qui passe par ces ONG ne fait qu’affaiblir un peu plus le peu d’emprise sur leur propre société encore entre les mains des Haïtiens.

17 janvier 2010, Greg PALAST, « Blackwater avant l’eau potable » : Le testicule droit de l’Enfer – Histoire d’un holocauste haitien, Le Grand Soir.

Envoyer les Marines. C’est la réponse typique de l’Amérique. C’est notre spécialité. Le porte avions USS Carl Vinson s’est finalement pointé au bout de trois jours. Avec quoi ? Déployé en urgence – sans aucun matériel de secours. Il transportait des missiles « Sidewinder » et 19 hélicoptères.

N’allez pas accuser Mère Nature pour tous les morts et destructions. Un tel déshonneur revient à Papa Doc et Bébé Doc, la dictature de la famille Duvalier, qui a pillé le pays pendant 28 ans. Papa et Bébé ont empoché environ 80% de l’aide économique versée à Haïti – avec la complicité du gouvernement US heureux d’avoir leurs Duvalier et leur milice vaudou, les Tonton Macoutes, comme alliés dans la Guerre Froide. (Une guerre gagnée haut la main : les escadrons de la mort des Duvalier ont assassiné 60.000 opposants au régime).

Ce que Papa et Bébé n’ont pas emporté avec eux dans leur fuite, le FMI est venu l’achever avec ses « plans d’austérité ». Un plan d’austérité est une sorte de rituel vaudou exécuté par des économistes transformés en zombies par une croyance mystique qui prétend que la suppression des services sociaux pourra, d’une manière ou d’une autre, améliorer la situation économique d’un pays.

Haïti était jadis un pays riche, le plus riche du continent, un pays qui valait plus, écrivait Voltaire au 18eme siècle, que la colonie rocailleuse et glacée appelée Nouvelle Angleterre. La source de ses richesses était l’or noir : les esclaves. Mais les esclaves se sont rebellés – et n’ont jamais cessé d’en payer le prix.

19 janvier 2010, Jeremy SCAHILL, Haïti : les mercenaires flairent un marché juteux, ContreInfo [AfghanistanIrak].

Pour certains, les images en provenance d’Haïti sont loin d’être désolantes. Comme après l’ouragan Katrina, les sociétés de sécurité privées, se découvrant une soudaine sollicitude pour la Caraïbe, offrent leurs services aux entreprises haïtiennes. Forte de l’expérience de « milliers de missions réussies en Irak et en Afghanistan », l’une d’entre elles propose « l’éradication des menaces élevées » et la protection contre « l’agitation des travailleurs. »

Haïti est la grande affaire du jour. Les entreprises membres du syndicat professionnel des mercenaires, nommé de façon orwellienne « International Peace Operations Association », offrent leurs services en Haïti.

19 janvier 2010, Ayman EL KAYMAN, La recolonisation post-sismique d’Haïti, Tlaxcala.

Ayiti, Haïti, île-martyre, île-flambeau de la liberté des Nègs [ En kreyòl, Nèg veut dire tout simplement être humain], première république noire de l’histoire, est en train d’expérimenter une invention qui a germé dans les cabinets du pouvoir des Maîtres du monde : la recolonisation post-sismique.

Lire aussi :
Dossier Haïti, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Aide humanitaire – Colonialisme humanitaire, Monde en Question.


[1] 23 août 2009, Mohamed BELAALI, L’humanitaire au service du capital, Le Grand Soir.

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