Monde en Question

Analyse de l'actualité économique, politique et sociale dans le monde

Archives Mensuelles: octobre 2009

Roman national


La Fabrique de l’Histoire fait le point sur ce que nous savons des Gaulois, mais aussi sur leurs représentations :

Histoire des Gaulois 1/4
Histoire des Gaulois 2/4
Histoire des Gaulois 3/4
Histoire des Gaulois 4/4

Pour aller plus loin :
• Laurence DE COCK et Emmanuelle PICARD (sous la direction de), La fabrique scolaire de l’histoire – Illusions et désillusions du roman national, Agone, 2009.
• Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.
• Dossier documentaire & Bibliographie Nationalisme, Monde en Question.

Considérations inactuelles


Depuis juin 2002, je réalise une chronique plus ou moins régulière selon les aléas de mes activités professionnelles et personnelles. Sept ans plus tard, ce travail pourrait paraître dérisoire car les événements passent et leurs chroniques tombent dans l’oubli… aussitôt que consommées, mais c’est l’issue normale des commentaires d’événements en majeure partie fabriqués par les médias et/ou pour les médias dominants.

Contrairement à d’autres, je n’ai pas la prétention de me croire investi d’une « mission à remplir »[1], mais j’ai le sentiment de servir à quelque chose… J’en veux pour preuve le nombre non négligeable de lectures d’articles circonstanciels et surtout le nombre de citations concernant les Dossiers documentaires comme celui sur Eliseo VERON régulièrement consulté [2].

Nous vivons une période de transition de l’histoire longue (voir les travaux de l’école des Annales à l’échelle mondiale, période de transition qui se traduit en France par une crispation sur le roman national [3] et une réactualisation du racisme colonial à droite comme à gauche. Car c’est un constat amer qu’il faut faire : en France, la droite fait aussi bien la droite que la gauche, serrant dans ses mains les deux sceptres, celui de la majorité et celui de l’opposition, vu que cette dernière a abandonné le terrain [4].

Le monde est compréhensible parce que complexe et non l’inverse comme le pensent les journalistes des médias dominants, qui, en le réduisant au présent immédiat sans mise en contexte ni perspective historique, le rendent illisible. Mais il existe beaucoup d’hommes et de femmes qui réalisent ce travail avec obstination et publient leurs réflexions sur Internet sans les accompagner de discours moralisateurs [5].

C’est dans ce sens que je continuerai à écrire et à partager mes lectures, mais certainement moins souvent… porque estamos embarazados.

30/10/2009
Serge LEFORT


[1] Comme l’avoue Philippe Grasset : Pour une fois, nous ne vous parlerons pas de notre satisfaction, de notre fierté que ces constats provoquent chez nous mais d’un certain sentiment de dérision, sinon d’auto-dérision. Comprenne qui pourra ce que cette remarque signifie au fond, précisément – et combien, finalement, elle s’adresse effectivement plus à nous-mêmes, au sentiment que nous avons, de sentir parfois s’étioler et s’éloigner le sentiment de servir à quelque chose. Toutes les choses passent, y compris celle de croire à une mission à remplir .

[2] Voir les statistiques des articles publiés sur Le Post.
Les articles en espagnol sur l’élection présidentielle de 2006 au Mexique avaient suscités 9 850 lectures par semaine entre le 2 juillet et le 15 septembre.
Le seul article La grippe saisonnière tue ! a été lu 7 204 fois sur WordPress (je n’ai pas de statistiques sur Blogspot) :
• 547 en mai
• 275 en juin
• 498 en juillet
• 1 220 en août
• 2 680 en septembre
• 1 984 en octobre

[3] Mythe lié à l’histoire coloniale et repris par la gauche depuis la IIIe République. Lire : Laurence DE COCK et Emmanuelle PICARD (sous la direction de), La fabrique scolaire de l’histoire – Illusions et désillusions du roman national, Agone, 2009.
Pour aller plus loin :
• Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.
• Dossier documentaire & Bibliographie Nationalisme, Monde en Question.

[4] Phrase empruntée à Loris CAMPETTI, Précarité de la politique, Il Manifesto traduit par Tlaxcala.

[5] Comme le fait Serge Halimi en passant sous silence les pratiques anti-démocratiques de son ami Bernard Cassen au sein du mouvement altermondialiste.

Terrorisme syntaxique


« Un pistolero palestinien tire pour tuer à Jérusalem » : c’est le titre de Une de l’édition électronique de El Mundo de ce matin. Puis le regard se pose sur le surtitre : «Au moins une personne blessée». Ceux d’entre nous qui ont le courage de lire l’info apprendront que la seule victime mortelle de cette action a été justement son exécutant. Laissons de côté le mot « pistolero », emblème de la violence irréductible, qui a un tel effet de dépolitisation tel qu’il légitime en soi tout type de riposte, si négativement plat qu’on évite de l’utiliser même pour les fous qui tuent de manière indiscriminée dans les lycées et restaurants aux USA.

Laissons aussi de côté le fait que les Palestiniens assassinés hier étaient comptés hier –au fur et à mesure que d’heure en heure, leur nombre allait croissant – dans le même El Mundo en bas de page sous la rubrique Autres infos.

Nous devons prêter attention à quelque chose d’encore plus subtil, le terrorisme syntaxique, la torsion des phrases dans leur structure même. Avons-nous jamais remarqué que les Palestiniens sont toujours les «sujets», actifs ou passifs de chaque phrase?  » Un pistolero palestinien tire pour tuer à Jérusalem », « Un Palestinien meurt suite à un échange de tirs avec l’armée israélienne ». Percevons-nous toute la distance qu’il ya entre dire «Un colon juif tire et tue trois Palestiniens», et dire : «Trois Palestiniens tués par un colon juif? ». Le véritable «agent» de tous les problèmes en Palestine se retire sur des positions syntaxiques, et, accroupi là, supprimer toute trace de leur responsabilité. Les Palestiniens tuent (une décision libre, agressive, négative) ; les Palestiniens meurent, comme s’il s’agissait d’une loi de la nature. Les Palestiniens, en effet, meurent suite à (le plus volatile terme de causalité») un missile lancé d’un hélicoptère, ou à une incursion de tanks à Naplouse, ou encore une fusillade entre forces du Fatah et soldats Israéliens. Qui les a tués?

Si je dis que ma grand-mère est morte quelques minutes après le début des bombardements sur l’Afghanistan, personne ne songera à établir une relation entre les deux événements et à blâmer les B-52 usaméricains. Le terrorisme syntaxique juxtapose deux actions qui sont liées, cependant, par une relation causale indissoluble. «Trois enfants palestiniens meurent à l’hôpital suite à un raid israélien»: le lecteur doit faire un effort pour rétablir le vrai sujet, sémantique et moral de cette phrase. Ces enfants, ne seraient-ils pas morts de la rougeole? Ne seraient-ils pas tombés d’un mur? En Palestine, il ya des coïncidences tous les jours comme celle de ma grand-mère, avec une fréquence telle qu’il est surprenant qu’il n’y ait pas plus de spécialistes en parapsychologie dans les rues de Jérusalem.

«Sept jeunes Palestiniens meurent d’une mort naturelle après qu’un obus israélien pulvérise leur maison.» «Une femme palestinienne s’effondre, victime d’un arrêt cardiaque, alors qu’un soldat lui tire au cœur.» Rien de plus paradoxal que de constater que les journalistes ont fini par se réfugier sans le savoir dans la philosophie d’ Al-Ghazali (1058-1111), qui pour défendre la liberté absolue de Dieu fut contraint de refuser les chaînes causales; contemporaines ou successives, l’occupation et l’intifada, les tirs israéliens et les enfants explosés n’ont aucune relation entre eux. Dieu est libre de faire ce qu’il veut, et de relier deux événements comme il lui plaît, Israël ne semble coupable que parce que, dans notre échelle chronologique classique, les tirs précèdent les morts. Mais ne suffirait-il pas que les Palestiniens meurent d’abord et que les Israéliens tirent ensuite pour que se révèle à nous, comme aux journalistes, toute l’innocence de l’occupant ?

24 octobre 2001
Santiago ALBA RICO
Traduit par Fausto Giudice pour Tlaxcala

Lire aussi :
• La Première guerre mondiale des mots, Tlaxcala.
• Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question.